Quand l’Association suisse de football insulte les doubles nationaux

La proposition d'interdire la double nationalité au sein de l'équipe nationale est une faute grave qui sous-entend qu'il y a deux catégories de citoyen dans notre pays.
Grégoire Barbey

Comble de l’ironie, l’Association suisse de football (ASF) a reçu le puck. Par le biais de son secrétaire général Alex Miescher, l’organisation exige rien de moins qu’un débat ait lieu sur la question de la double nationalité des joueurs de l’équipe de Suisse de football. Serait-il opportun d’interdire la binationalité au sein de l’équipe nationale? Heureusement, Alex Miescher précise que l’objectif est d’examiner l’écho d’une telle proposition au sein de la population. Si la majorité juge qu’il s’agit d’une idée fumeuse, alors la question sera réglée, affirme-t-il.

Il est donc encore temps pour l’Association suisse de football de faire marche arrière et d’admettre que ce débat inique n’a aucune légitimité. Mieux: l’ASF devrait en profiter pour présenter ses excuses à toutes les Suissesses et Suisses titulaires d’une deuxième nationalité qu’elle a insulté par cette suggestion malheureuse.
 
Cette proposition ne tombe pas du ciel. Elle fait écho à la polémique de l’aigle bicéphale mimée par Xherdan Shaqiri et Granit Xhaka après avoir marqué contre l’équipe de Serbie durant la phase de qualification du Mondial 2018.
 
Alors que les choses soient claires: double nationalité ou pas, rien n’aurait empêché les joueurs concernés d’effectuer ce geste. N’avoir qu’un seul passeport n’efface pas pour autant les origines étrangères d’un individu, et donc la tendresse qu’il peut nourrir pour son histoire – même si un conseiller fédéral récemment élu a tenté de le faire croire en abandonnant sa nationalité italienne pour se faire mieux voir de l’UDC.
 
Cette mesure ne réglerait donc en rien la situation à l’origine de cette proposition stérile. Pire, elle stigmatise toute une catégorie de la population au bénéfice d’une double nationalité. Elle fait d’eux des citoyens de seconde zone, des «problèmes à régler», des demi-Suisses… Or, la Constitution ne fait aucune distinction entre les citoyens. Une fois la nationalité suisse acquise, la citoyenneté qui va de pair avec l’obtention du passeport à croix blanche est une et indivisible. Qu’un Suisse soit d’origine étrangère, avec ou sans passeport de sa nationalité d’origine, n’en fait pas un Suisse de deuxième catégorie. C’est un citoyen suisse, un point c’est tout.
 
Ce qu’il y a de détestable dans cette proposition stupide, c’est qu’elle donne des gages au parti national-conservateur UDC, qui adore lancer des polémiques à la petite semaine quant à la loyauté des joueurs de l’équipe suisse de football. Le tweet de la conseillère nationale Nathalie Rickli, qui estimait que les buts n’avaient pas été marqués pour la Suisse mais en faveur du Kosovo, en est l’illustration parfaite.
 
Dans la vision étriquée de la nationalité véhiculée par l’UDC, un Suisse naturalisé ne saurait avoir pour son pays d’origine une quelconque forme de tendresse, sous peine de trahir le drapeau du pays qui l’a accueilli. Cette manière de penser la citoyenneté et la nationalité est bien évidemment insupportable, parce qu’inhumaine. Ce n’est pas parce qu’on partage son amour entre deux pays qu’on aime moins celui pour lequel on a obtenu la naturalisation.
 
L’Association suisse de football a commis ici une faute grave en politisant le sport qu’elle est censée défendre. Un Suisse qui a la double nationalité peut voter et est légalement éligible au sein des institutions politiques de notre pays. Plusieurs élus fédéraux ont d’ailleurs deux passeports en leur possession. Pour quelle raison des joueurs de football, qui ne sont pas des ambassadeurs payés par la Confédération pour effectuer des missions diplomatiques à l’étranger, devraient être traités d’une manière différente du reste de leurs concitoyens?
 
Décidément, l’ASF a perdu une occasion de se taire. Gageons qu’elle aura l’intelligence de se rétracter et de présenter ses excuses à toutes celles et ceux qu’elle a insulté. Ce serait la moindre des choses. – (Grégoire Barbey)

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