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Société · L'éditorial

Rationalisation contre liberté : quand l'humain devient un robot

Rationalisation contre liberté : quand l'humain devient un robot

On mesure, on optimise, on évalue tout : le travail, la santé, l'école, jusqu'au temps libre. Au nom de l'efficacité, une logique de machine gagne des domaines qui étaient ceux de l'humain. La question n'est pas de refuser le progrès, mais de savoir ce qui, en nous, ne doit jamais devenir un indicateur.

Tarif lecture 6 min · La rédaction ·

Il y a une promesse au cœur de notre époque : tout ce qui se mesure peut s'améliorer. Elle a transformé le monde du travail, la médecine, la logistique, et elle a produit d'immenses bienfaits. Mais une promesse tenue trop loin devient un piège. À force de tout vouloir mesurer et optimiser, nous appliquons à l'humain une logique conçue pour les machines. Et l'humain, sommé de se comporter en machine, y perd quelque chose qui ne figure sur aucun tableau de bord.

La logique du chiffre

Rationaliser, c'est rendre plus efficace : supprimer le superflu, mesurer les résultats, optimiser les moyens. Pour une chaîne de production, c'est un progrès. Le problème surgit quand cette logique déborde de l'usine pour coloniser des domaines qui n'en relèvent pas.

L'hôpital où le temps par patient est chronométré. L'école où l'on évalue tout, tout le temps, au risque de n'apprendre plus qu'à être évalué. Le travail où chaque geste est tracé, noté, comparé. Jusqu'aux loisirs, que des applications nous invitent à « optimiser » — compter ses pas, noter son sommeil, rentabiliser ses vacances. Peu à peu, une part croissante de l'existence se plie au format du chiffre : ce qui ne se mesure pas cesse de compter, donc cesse d'exister.

Ce que le chiffre ne voit pas

Or les choses qui font le prix d'une vie humaine sont précisément celles qui résistent à la mesure. Le temps « perdu » à écouter quelqu'un. Le détour qui n'était pas rentable et qui a tout changé. L'hésitation, la lenteur, la gratuité d'un geste. Le soignant qui reste cinq minutes de plus, l'enseignant qui sort du programme parce que la classe est vivante : ces instants sont invisibles aux indicateurs, et pourtant ce sont eux qui font le soin, l'éducation, la relation.

Une société qui ne valorise que le mesurable finit par éliminer ces marges — non par méchanceté, mais par logique. Elles apparaissent comme du gaspillage. On les supprime, et l'on s'étonne ensuite de l'épuisement des soignants, de la perte de sens au travail, du sentiment diffus que quelque chose d'essentiel s'est perdu en route.

La vraie question

La rationalisation n'est pas l'ennemie : elle libère du temps et des ressources. Le danger, c'est de ne plus savoir à quoi ce temps libéré doit servir. Optimiser pour optimiser transforme le moyen en fin. La question n'est jamais « peut-on rendre cela plus efficace ? » mais « efficace pour quoi, et à quel prix humain ? ».

La liberté comme part irréductible

Ce qui est en jeu, au fond, c'est la liberté. Un être entièrement rationalisé — dont chaque acte est prévu, mesuré, optimisé — n'est plus tout à fait libre : il exécute. La liberté a besoin de jeu, au sens mécanique du terme : cet espace de mouvement, apparemment inutile, sans lequel la pièce se bloque. Une vie sans jeu, sans part gratuite, sans droit à l'inefficacité, est une vie de rouage.

Défendre cette part irréductible n'est pas du romantisme anti-progrès. C'est refuser que la logique de la machine, admirable à sa place, devienne la mesure de toute chose. Le progrès technique est précieux quand il nous libère du temps ; il devient aliénant quand il nous somme de rentabiliser ce temps à son tour.

La tâche de notre époque n'est donc pas de choisir entre l'efficacité et l'humain, mais de leur rendre à chacun sa place : la machine pour ce qui doit être efficace, l'humain pour ce qui doit rester libre. Confondre les deux, c'est courir le risque que résume ce vieux pressentiment — qu'à force de faire fonctionner les hommes comme des robots, on finisse par obtenir des robots à la place des hommes.

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