Médine, bouc émissaire des craintes à l’égard de l’islam

Le rappeur français fait l'objet d'une vive polémique depuis quelques jours en Suisse romande pour sa venue aux Docks de Lausanne. Tentative d'apaiser le débat en s'attardant sur les paroles de l'artiste et non sur quelques extraits sélectionnés à bon compte.
Grégoire Barbey

L’actualité romande a été marquée ces derniers jours par la polémique sur la venue du rappeur français Médine aux Docks de Lausanne. L’association d’extrême droite Vigilance Islam, créée par la «journaliste» Mireille Valette qui tient un blog anti-islam sur le site de la Tribune de Genève, a notamment saisi les autorités pour empêcher que le rappeur puisse se produire à Lausanne. Pour motiver cette censure, les opposants n’ont eu de cesse de citer des extraits des chansons de Médine censés prouver que l’artiste est un musulman fondamentaliste qui promeut le djihadisme et l’islam conquérant. Bref, face à une telle description, difficile de ne pas éprouver quelque malaise à l’idée que Médine puisse prêcher librement sa haine sur une scène romande…

Mais bien évidemment, la réalité est toujours un peu plus nuancée. Essayons de dépassionner ce débat qui a pris des proportions exagérées dans la presse et qui a fait de Médine l’exutoire de nos craintes vis-à-vis de l’islam. Tout en prouvant une fois encore à quel point le rap est un genre musical qui semble générer une incompréhension intergénérationnelle… Comme il n’y a pas plus sourd que celui qui ne veut pas entendre, prêtons l’oreille aux mots de l’artiste et aux accusations dont il fait l’objet pour démêler le vrai du faux.

Il y a d’abord Vigilance Islam, qui cite un morceau intitulé Angle d’attaque, dans lequel Médine chante notamment: «Les blancs sont des démons, des cochons d’aucune moralité». Immédiatement, l’artiste est accusé de racisme anti-blanc, de prêcher la haine contre les Européens… Mais qui s’intéresse à cette chanson découvrira rapidement qu’il s’agit en fait du premier titre d’une série de trois morceaux mettant en scène le meurtre d’un homme noir puis d’un homme blanc dans le second titre Angle de tir (dans lequel la personne qui s’exprime accuse les musulmans d’être l’auteur du crime avec des mots fleuris), pour finalement révéler dans le dernier morceau Angle mort que la victime était en fait issue de parents blanc et noir et que ses «problèmes étaient métissés», ce qui en fait donc une musique dont la conclusion appelle plutôt à l’antiracisme de part et d’autre… Précisons encore qu’il s’agit de chansons où Médine est accompagné du rappeur Tiers.

Celles et ceux qui dénoncent les textes de Médine s’en prennent également à un morceau intitulé Dont Laïk paru en 2015 dans lequel il chante notamment «Crucifions les laïcards comme à Golgotha». Le site du journal français Libération a réalisé un très bon article sur le sujet, précisant que l’ensemble du morceau traite de l’instrumentalisation de la laïcité de part et d’autre de l’échiquier politique pour finalement conclure: «Que le mal qui habite le corps de Dame Laïcité prononce son nom / Je vous le demande en tant qu’homme de foi / Quelle entité  a élu domicile dans cette enfant vieille de 110 ans? / Pour la dernière fois ô démons, annoncez-vous ou disparaissez de notre chère valeur / Nadine Morano, Jean-François Copé, Pierre Cassen et tous les autres, je vous chasse de ce corps et vous condamne à l’exil pour l’éternité». En définitive, il s’agit d’un morceau qui défend la laïcité telle qu’elle existe depuis son instauration en France, en dénonçant l’instrumentalisation qui en est faite de nos jours pour stigmatiser les pratiquants (et en particulier les musulmans). Médine dit de la laïcité qu’elle est «notre chère valeur», ce que bien évidemment toutes les personnes qui ont repris à bon compte les paroles polémiques citées plus haut n’ont jugé utile de préciser. Le procès intenté à Médine est uniquement à charge.

La chroniqueuse du quotidien Le Temps Marie-Hélène Miauton, dans un texte au vitriol, reproche notamment à Médine le fait d’assumer son prénom. «Nous savons tous qu’il y a deux époques bien différentes dans le Coran, écrit-elle. Celle qui date du temps où le prophète Mahomet résidait à La mecque et celle qui se déroule à Médine. Les enseignements de la première sont empreints de bienveillance, ceux de la seconde sont belliqueux, ce qui pose problème puisque, chez les musulmans, les textes postérieurs l’emportent sur les antérieurs.» Dès lors, afficher son prénom dans son nom d’artiste prouve aux yeux de Madame Miauton que Médine défend un islam conquérant. Chacun se fera son opinion sur cette interprétation boiteuse qui se révèle être un procès d’intention assez grotesque car comme elle le rappelle elle-même, «Nul n’est responsable du prénom que ses parents lui ont donné».

La chroniqueuse embraie donc sur un morceau de Médine intitulé «Grand Paris» dans lequel on peut notamment entendre «Big à Bruxelles, big up à Nice, ceux qui remontent la A13, ceux qui remontent la A6». Selon elle, ce serait une apologie à peine voilée (sans jeu de mots) des attentats qui ont frappé ces villes. Chacun jugera d’après le texte entier. Il faut tout de même préciser qu’il s’agit d’un morceau réalisé en commun, et que le couplet où ces paroles sont prononcées ne sont pas chantées par Médine. Un minimum de conscience professionnelle de la part de Marie-Hélène Miauton aurait impliqué qu’elle vérifie ce qu’elle déclare de façon à ne pas prêter des paroles à Médine qu’il n’a jamais prononcées lui-même, afin de ne pas induire en erreur ses lectrices et lecteurs.

La chroniqueuse, qui s’égosille en superlatifs dans sa chronique pour dénoncer le fondamentalisme du rappeur, prend elle aussi exemple sur les paroles de la chanson Dont Laïk évoquée plus haut. Pour elle, l’absence d’interdiction de Médine prouve à quel point notre société est paralysée face à l’islamisme extrémiste, et qu’elle laisse sciemment entrer le mal sans s’y opposer. Médine étant, bien malgré lui, le bouc émissaire des craintes les plus irrationnelles liées à la religion musulmane.

Il ne s’agit pas ici de faire une analyse globale de l’œuvre de Médine et de passer en revue chacune de ses chansons. Mais il semble nécessaire de pondérer cette polémique excessive tant elle prend en grippe quelqu’un qui dit aussi, dans sa chanson Porteur saint, «On s’est habillé / De soutanes à cinq cents billets / Au lieu de s’éclairer / On se sert du feu de Dieu pour s’incendier / Eglises, mosquées, synagogues, ne doivent pas devenir des casernes / Considérez-bien cette appel d’un croyant qui s’est fait lanceur d’alertes / (…) / La foi, une histoire vraie / Racontée par des menteurs / Les foules ont interféré / Dans le message de l’auteur / Les forts s’en sont emparés / Pour toujours mieux dominer / On s’est fait électrocuter / Par des courants de pensée / Protégeons la foi d’elle-même / N’en faisons pas qu’un tutoriel / Dépoussiérons les manuels / Réunissions frères et sœurs et Manuel / C’est comme dans le film avec Denzel / Faudrait moins lire au pied de la lettre / Car là où l’homme enflamme le texte / Il finira par y brûler des êtres / Mais les livres sont silencieux / Seuls les hommes leur donnent de la voix».

Ces paroles ne ressemblent pas vraiment à un appel à considérer la religion de manière guerrière, ni à interpréter les textes sacrés de manière extrémiste. Les personnes qui ont vu (ou qui ont voulu voir) dans Médine les stigmates du fondamentalisme islamique devrait prendre à leur compte cet appel du rappeur: «moins lire au pied de la lettre». Histoire de ne pas se répandre en contre-vérités.

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2 réponses sur “Médine, bouc émissaire des craintes à l’égard de l’islam”

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