Les évolutions technologiques modifient notre rapport au temps

Réflexion sur la façon dont les individus sont influencés par la technologie dans leur rapport à la temporalité.
Grégoire Barbey

Le temps est une notion à la fois objective et relative. Objective, parce que le temps fait son œuvre et qu’il aura un jour ou l’autre raison de nos pauvres carcasses mortelles. Relative, puisqu’il peut paraître s’écouler plus ou moins rapidement dans un moment donné.

Nous vivons dans une époque où le tempo ne cesse d’accélérer. Communication et information peuvent être diffusées instantanément d’un bout à l’autre du globe. Cela a des conséquences sur nos habitudes, nos perceptions, nos décisions, notre confort.

Les journées durent toujours vingt-quatre heures. Et pourtant, elles nous paraissent souvent trop courtes. Nous sommes bombardés d’informations, de messages publicitaires, du réveil au coucher. Il est même probable que nous en rêvions certaines nuits.

Parallèlement, nous devons nous montrer performants, ce qui nécessite bien souvent d’être réactif, disponible et d’attaque quelle que soit la situation. La durée du travail n’a pas augmenté ces dernières années – elle a même plutôt baissé.

Ce qui a toutefois changé ces dernières décennies, c’est l’intrusion du travail jusque dans notre plus stricte intimité. Si nous travaillons moins, nous avons tendance à ramener du travail à la maison, consciemment ou non. Combien de fois par jour consultez-vous vos courriels, y compris en-dehors de vos heures de «bureau»?

Oh, bien sûr, nombreux seront les employeurs à vous dire qu’ils n’attendent pas de vous une réponse immédiate lorsqu’ils vous sollicitent par l’intermédiaire d’un courriel hors de vos heures de travail. Pourtant, la sollicitation existe. Ce qu’elle sous-entend également.

Dans une époque où la performance individuelle fait office de valeur cardinale, la tentation de vouloir faire toujours plus, entendez toujours mieux, est forte. Trop forte. Nous voyons ici et là bien des gens s’étonner de la hausse des burn-out. Certains y voient un symptôme d’une société où le confort a balayé toute forme d’endurance.

Ce serait, à les en croire, la démonstration que nous sommes soit des fainéants, soit des incapables. Nous aimons à y voir pour notre faible part l’expression d’un malaise dont nous mesurons encore très peu les conséquences sur la stabilité psychologique des individus.

Si une part toujours plus importante des emplois modernes est moins pénible physiquement, ceux-ci exigent en contre-partie d’être toujours à flux tendu psychologiquement – et donc émotionnellement. Travailler dans un bureau, bien souvent perçu comme le fait de poser ses fesses délicates sur un siège plus ou moins confortable, n’est pas synonyme de calme, de sérénité ou même de bien-être.

Le temps, nous y revenons. La performance implique, souvent, de faire dans un laps de temps équivalent plus de choses. Oh, l’indicateur consacré est la productivité. Mais l’un et l’autre sont souvent liés. Le temps, c’est de l’argent. Et puisque le temps coûte, mais qu’il ne s’allonge pas – ou alors au risque de mécontenter le client, lequel est roi –, il faut bien tenter de l’utiliser à bon escient.

Les technologies ont une grande responsabilité dans cette évolution de notre rapport au temps. Le recul que nous avons aujourd’hui sur les conséquences de celles-ci sur notre santé est bien trop faible pour en tirer de quelques conclusions. Il y a néanmoins des raisons de s’inquiéter.

Moi-même en tant que journaliste, je suis effaré par mon propre rapport au temps. Du moins, l’ai-je été. L’information étant instantanée, elle ne s’arrête jamais. Il faut donc la produire – en lui donnant, par exemple, une «valeur ajoutée». Mais la produire vite, puisque la concurrence est rude.

Dans mon cas, j’ai fait un burn-out. Sur le moment, ce n’était pas une partie de plaisir, loin s’en faut. Mais cette période étant derrière, j’en ai tiré quelques leçons. D’abord sur moi-même, et sur la façon dont je me suis laissé entraîner dans cette spirale infernale.

Puis sur la société dans laquelle je vis. Sur le métier qui est le mien, et que j’aime profondément. J’observe et je m’interroge. A vrai dire, je n’ai pas de conclusion définitive et expéditive à faire, mais je peux partager mes questionnements.

Je constate que la norme est la «priorité à l’actualité», soit une information continue, très souvent brute, à laquelle viennent s’ajouter les commentaires des uns et des autres. Ces commentaires, eux aussi, doivent être émis dans un délai le plus proche possible de l’information première.

Raison pour laquelle de nombreuses personnalités sont partout, tout le temps, quitte à devenir si présentes qu’elles en sont d’autant plus inaudibles. Ou lassantes. Ou les deux. Je veux bien préciser ici qu’il ne s’agit pas d’un procès en incompétence que je ferais à la presse.

Je pense que nous sommes toutes et tous responsables de cet emballement médiatique, qui résulte d’un emballement du temps. Nous voulons des réponses tout de suite, tout le temps. Au fond, c’est profondément humain. Puisque nous en avons les moyens, pourquoi devrions-nous attendre?

Cela conduit à des situations rocambolesques, cocasses, voire affligeantes. Ainsi, sur certaines antennes, il nous est donné le privilège d’entendre le discours de personnalités appelées à réagir à un événement qui vient de se produire alors même qu’elles n’ont rien à dire – ou qu’elles ne savent pas quoi en dire immédiatement, ce qui est compréhensible.

J’ai beaucoup de respect pour ces soldats d’infanterie de l’information, qui comme dans un conflit armé traditionnel, sont les premiers à engager le combat et les premiers à y laisser leur vie. Ils n’ont pas la tâche facile.

Ces analyses faites dans la précipitation ne seraient pas un problème en soi s’il y avait par la suite le temps de la maturation. Mais l’information continue ne s’arrêtant par définition jamais, un événement chasse l’autre. Il y a quelques exceptions, ce que nous appelons dans la profession des «feuilletons», c’est-à-dire des sujets qui se déclinent sous plusieurs angles et sur une durée plus ou moins importante.

Mais l’essentiel des informations qui sont traitées ont une durée de vie assez courtes – quelques jours tout au plus. Méritent-elles davantage? Je ne sais pas. J’aime à penser que oui, dans certaines situations, il y a des sujets qui mériteraient d’être régulièrement évoqués, même s’il n’y a pas d’actualité qui s’y rapporte immédiatement.

Je sais par exemple que ce texte est beaucoup trop long. C’est un reproche que j’entends souvent. Sur un blog, sur internet, il faudrait être court. Les lecteurs n’ont pas le temps, n’ont pas l’envie de lire des pavés. Je dois être un peu bête, car je ne m’y conforme pas, malgré les invitations à être plus concis.

En fait, je crois qu’il y a des sujets où la concision s’impose, et d’autres où il faut développer, argumenter, présenter le contexte et analyser pour proposer un contenu pertinent et utile. Dans un monde où l’information est traitée très rapidement, prendre le temps est peut-être le seul moyen de se distinguer.

C’est sûrement aussi une manière aussi de défendre l’idée que le temps court ne doit pas nous faire oublier le temps long. En politique, mon domaine de prédilection, ce n’est pas gagné. Pourtant, une société évolue sur des décennies. Si les évolutions technologiques sont très rapides, les institutions, elles, ont leur propre temporalité.

Elles ont même, et ce n’est pas un mot péjoratif à mes yeux, une certaine lenteur. Lenteur qui semble frustrer de plus en plus à notre époque. J’aime à penser que cette lenteur est pourtant nécessaire et garantit notre salut.

Rares sont les bonnes décisions que celles qui sont prises dans la précipitation. Dans la folie du moment. Tout comme je ne crois pas qu’il y ait des analyses réellement constructives lorsque celles-ci se font dans la hâte.

Lorsqu’un dirigeant s’exprime, ses propos sont immédiatement interprétés, déconstruits, analysés. Ce n’est pas un reproche et c’est humain que de réagir. J’aime toutefois penser que prendre, mettons, vingt-quatre heures pour digérer une information, ce n’est pas de trop.

Prendre le temps, avant de réagir, d’aller marcher une heure. De ne pas rester la tête dans le guidon. De ne pas succomber à la croyance qu’il faut être là tout de suite pour être entendu, ou du moins être écouté.

Peut-être que ces bouleversements dans notre rapport au temps trahissent aussi notre peur du vide. Etre là, en permanence, capable de livrer analyses sur analyses, est sans doute un moyen d’exister. De se sentir exister.

Sans doute, notre rapport au temps nous renvoie à ce que nous sommes, des êtres mortels, dont la finitude est programmée. Meubler, c’est peut-être tout simplement vivre. C’est sûrement aussi fuir l’évidence, puisqu’il y a dans le silence, dans la solitude, une forme de confrontation de nous-mêmes à l’égard de nous-mêmes.

En tous les cas, si vous m’avez lu jusqu’ici, c’est que vous vous interrogez probablement aussi sur ces questions. Je n’ai pas la prétention d’avoir des réponses, et d’ailleurs ma conclusion ne se terminera pas sur une formule définitive.

Objectivement, si vous avez lu tout ce texte, il vous aura fallu une bonne dizaine de minutes pour en venir à bout. Sur le plan relatif, ce temps vous aura paru plus ou moins long, en fonction du plaisir que cette lecture vous aura – ou non – procuré.

Mais si vous m’avez lu entièrement, cela me confortera dans l’idée qu’il est possible de proposer des réflexions sur internet sans que cela ne soit rédhibitoire par la taille. Et au final, c’est le plus important. Prendre le temps, plutôt que de le laisser nous prendre.

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