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Société · L'éditorial

Nos données personnelles ne sont la propriété de personne

Nos données personnelles ne sont la propriété de personne

On nous répète que nos données sont « le pétrole du XXIᵉ siècle », comme si elles étaient une matière première à posséder et à vendre. C'est un contresens dangereux : une donnée personnelle n'est pas un bien, c'est un morceau de la personne. On ne devrait pas plus la vendre qu'on ne vend un organe.

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Le vocabulaire n'est jamais neutre, et celui qu'on emploie pour parler des données numériques trahit une confusion lourde de conséquences. « Le pétrole du XXIᵉ siècle », « l'or des plateformes », « monétiser ses données » : à force de métaphores économiques, on a fini par penser la donnée personnelle comme une marchandise. Elle ne l'est pas, et cette erreur fonde la plupart de nos renoncements.

Une donnée n'est pas un bien

Le droit de propriété s'applique à des choses : un terrain, une voiture, un brevet. On peut les vendre, les céder, les détruire, et une fois vendus, ils ne nous appartiennent plus. Si vos données étaient votre propriété, la logique serait imparable : vous pourriez les vendre, et l'acheteur en ferait ce qu'il veut. C'est exactement le modèle que les plateformes ont intérêt à nous faire admettre.

Mais une donnée personnelle n'est pas séparable de vous comme une voiture l'est de son propriétaire. Votre historique de déplacements, vos recherches, vos maladies, vos opinions : ce ne sont pas des objets que vous possédez, ce sont des projections de qui vous êtes. Elles relèvent des droits de la personnalité — comme l'image, l'honneur, l'intimité — et non du droit de propriété. Or les droits de la personnalité ont une caractéristique décisive : ils sont inaliénables. On ne peut pas les vendre définitivement, même en le voulant.

Le piège du « consentement »

C'est pourquoi le modèle du consentement, tel qu'on le pratique, est un leurre. On vous demande d'accepter des conditions que personne ne lit, en échange d'un service dont on ne peut plus se passer, une fois pour toutes. Ce n'est pas un contrat entre égaux : c'est une renonciation extorquée par l'usage.

La nouvelle loi suisse sur la protection des données (nLPD), comme le RGPD européen, a le mérite de poser des garde-fous : information, droit d'accès, droit à l'effacement, sanctions. Mais tant qu'on raisonnera en termes de propriété et de consentement, on restera dans le cadre pensé par ceux qui exploitent les données. Le vrai changement serait de considérer certaines utilisations comme interdites par principe, quel que soit le consentement — comme on interdit de vendre un organe même à un adulte consentant.

Le bon cadre

Cesser de dire « mes données m'appartiennent » (ce qui suggère que je pourrais les vendre) pour dire « mes données, c'est moi » (ce qui interdit qu'on en fasse commerce sans limite). Le premier langage est celui du marché. Le second est celui des libertés.

Ce qui est en jeu

Derrière l'abstraction se cache un enjeu très concret : le pouvoir. Celui qui connaît vos habitudes, vos peurs et vos faiblesses peut vous influencer — vous vendre, vous orienter, parfois vous manipuler. Accepter que ce savoir se négocie comme une marchandise, c'est accepter que notre autonomie devienne, elle aussi, un produit.

Une société qui traite l'intimité de ses membres comme un gisement à exploiter finit par produire des citoyens transparents face à des plateformes opaques. L'exact inverse de ce qu'exige la démocratie, où c'est le pouvoir qui doit être transparent et le citoyen protégé. Nos données ne sont la propriété de personne — surtout pas de ceux qui les collectent. Elles sont une part de nous, et ce qui est une part de nous ne se vend pas.

Sources

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