Société · L'analyse
Double nationalité : pourquoi ce sujet revient si souvent en Suisse
À intervalles réguliers, la double nationalité redevient un sujet de polémique en Suisse — après un match de foot, une élection, un fait divers. Ce retour n'est pas un hasard : il dit quelque chose d'un pays qui compte parmi les plus binationaux d'Europe et n'a jamais vraiment tranché ce que cela signifie.
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C'est un marronnier suisse, au sens journalistique : un sujet qui revient à date presque fixe, déclenché par un match de l'équipe nationale, une votation, une déclaration. La double nationalité fait polémique, on s'écharpe quelques jours, puis on passe à autre chose — jusqu'à la fois suivante. Cette régularité mérite qu'on s'y arrête, car elle révèle un non-dit.
Un pays profondément binational
Commençons par les faits, souvent absents du débat. La Suisse est l'un des pays où la double nationalité est la plus répandue. Une part importante de la population possède deux passeports — enfants de couples binationaux, personnes naturalisées ayant conservé leur nationalité d'origine, Suisses de l'étranger. Ce n'est pas une marge exotique : c'est une composante massive et ancienne de la population.
La Suisse, contrairement à d'autres pays, autorise pleinement la double nationalité et n'oblige personne à renoncer à son passeport d'origine pour devenir suisse. Ce choix, fait de longue date, est cohérent avec un pays d'immigration et d'émigration, carrefour de l'Europe. Le paradoxe est donc là : une société largement binationale qui se rejoue périodiquement le procès de la binationalité.
Le vrai ressort : le soupçon de loyauté
Si le sujet revient, c'est qu'il touche une corde plus profonde que l'administratif. Derrière la question « peut-on avoir deux passeports ? » se cache toujours la même insinuation : « peut-on avoir deux loyautés ? ». Le binational serait suspect d'un attachement partagé, donc d'une fidélité incomplète à la Suisse.
C'est ce soupçon qu'il faut nommer, parce qu'il est le moteur caché de toutes ces polémiques. Il ressort avec une force particulière dans deux contextes : le sport, quand un joueur binational déçoit ou célèbre « mal » ; et la sécurité, quand un fait divers implique une personne aux origines étrangères. Dans les deux cas, la double nationalité sert de grille de lecture commode — et injuste, car elle transforme un statut administratif en jugement moral.
Papiers et identité
Un passeport n'est pas un cœur. On peut détenir deux nationalités et n'en vivre qu'une, ou aucune, ou les deux également. Confondre le document et l'appartenance, c'est croire que l'identité se résume à une pièce d'état civil. La plupart des binationaux le savent d'expérience : leur loyauté ne se divise pas, elle s'additionne.
Ce que le débat évite
En se focalisant sur la double nationalité, on esquive commodément les vraies questions. Celle de l'intégration, qui ne dépend pas du nombre de passeports mais des conditions concrètes — langue, travail, participation, reconnaissance. Celle de la naturalisation, dont les procédures restent, dans certaines communes, longues, coûteuses et arbitraires. Celle, enfin, de l'égalité de traitement : un citoyen suisse est un citoyen suisse, qu'il ait un ou deux passeports, et lui demander des comptes sur sa « vraie » loyauté, c'est créer deux catégories de nationaux.
Car c'est là le danger de fond. À force de suspecter les binationaux, on finit par suggérer qu'il y aurait des Suisses « pleins » et des Suisses « à moitié ». Cette idée est corrosive pour un pays qui s'est justement construit sur la coexistence des différences — quatre langues, deux confessions historiques, vingt-six cantons. La Suisse est, par nature, un pays d'appartenances multiples. En faire un problème quand elles franchissent les frontières nationales, c'est renier ce qui la constitue.
Sortir du cycle
Le sujet reviendra, n'en doutons pas. Mais on peut choisir comment y répondre. Plutôt que de rejouer indéfiniment le procès de la loyauté, il serait temps d'admettre une évidence démographique : la Suisse est binationale, elle l'a voulu, elle l'a organisé, et elle s'en porte bien. Le débat utile n'est pas de savoir si l'on peut avoir deux passeports — la réponse est oui, depuis longtemps. Il est de faire en sorte que tous les citoyens, quel que soit leur nombre de passeports, soient traités et respectés à égalité. Le reste n'est qu'un soupçon qui se cherche des prétextes.
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