Données privées: l’inacceptable «consentement a priori»

Les entreprises considèrent les individus comme étant a priori consentants à l'utilisation de leurs données à des fins commerciales. Ce n'est pas acceptable.
Grégoire Barbey

J’appelle Swisscom pour obtenir un renseignement. Une voix enregistrée m’informe que l’entreprise effectue désormais une empreinte vocale de ses clients, ceci afin de faciliter l’identification, etc. Il est précisé que si je ne manifeste pas mon désaccord auprès de l’employé qui me répondra, je serai considéré comme consentant.

Cette manière de faire constitue aujourd’hui la norme. Les entreprises qui utilisent nos données privées nous considèrent toujours comme consentant «a priori». Seul un refus manifeste change la donne. Toujours chez Swisscom, il est possible de s’opposer à l’utilisation de nos données privées à des fins commerciales. Mais à condition d’effectuer une démarche dans son compte client sur le site de l’entreprise. A priori, les clients consentent à ce que Swisscom utilise leurs données.

Cette pratique n’est pas acceptable. Les entreprises devraient être tenues d’obtenir le consentement de leurs clients pour pouvoir utiliser des données privées, souvent sensibles. Beaucoup de personnes, par manque de connaissances sur le sujet ou par désintérêt, n’effectueront pas les démarches pour que l’entreprise cesse d’utiliser leurs données à des fins commerciales.

Or, il est évident que si cette question était directement posée aux clients avant de pouvoir faire quoi que ce soit de leurs données, les refus seraient plus nombreux.

Demander le consentement avant d’utiliser ces données devrait être la norme. Malheureusement, les entreprises surfent sur l’ignorance des consommateurs, lesquels n’ont pas forcément conscience de leur «existence numérique», et surtout des conséquences que peuvent avoir l’utilisation de leurs données. Surtout, ils ne se rendent pas toujours compte que ces données ne concernent pas seulement leur numéro de téléphone ou leur adresse postale ou courriel.

Il y a ici deux facteurs prépondérants: le manque de formation sur le sujet et l’absence de protection juridique des individus. Ce vide facilite l’exploitation de nos données par les entreprises privées, mais aussi in fine par les instances étatiques.

On imagine mal un employé d’une entreprise sonner à votre porte, vous prélever un échantillon de vos cheveux, vous tendre un formulaire et partir derechef. Sur le formulaire serait indiqué qu’en cas de désaccord, il faut envoyer une lettre à ladite entreprise pour que cet échantillon ne soit pas utilisé. Eh bien, c’est exactement ce que font les entreprises à propos de nos données privées. Elles se servent, et vous font savoir (sans trop le souligner) qu’il faut manifester votre désaccord si cela vous pose problème.

Aujourd’hui, nous créons des données au-delà de notre seule utilisation d’internet. L’usage de nos cartes de crédit et de débit direct, l’utilisation de carte de fidélité, l’abonnement à des journaux, entrer dans un magasin qui filme ses clients, ou même des caméras qui filment l’espace public, sont autant d’activités qui génèrent des traces, et donc des données. Ces dernières peuvent servir à dresser un portrait social, économique et psychologique plutôt précis des individus. Cela ne devrait pas être aussi facilement exploitable.

De la même manière que notre intégrité physique et psychique est protégée par la Constitution fédérale, notre intégrité numérique devrait l’être également. Parce qu’aujourd’hui, notre «existence numérique» est le prolongement de notre individualité, de notre singularité, et qu’il ne devrait appartenir qu’à nous de décider qui peut en faire quoi. Car les entreprises savent déjà parfaitement que les individus existent à travers ces données, et elles ne se gênent pas pour générer de l’argent avec elles, au mépris des intérêts de chacun à posséder une sphère privée qui ne saurait être si facilement exploitée.

Bien évidemment, il faut que les gens prennent conscience de cette réalité. Et cela passe par la formation, par l’information. Plus les gens auront conscience des possibilités offertes à ceux qui exploitent nos données en matière d’analyses de nos vies, plus ils seront enclins à s’opposer à cette pratique inacceptable du consentement a priori.

On notera au passage que Swisscom est détenu à 51% par la Confédération. Il est tout à fait discutable qu’une entreprise majoritairement détenue par les citoyens de ce pays n’observe pas des pratiques respectueuses de leurs intérêts afin de montrer l’exemple.

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