Société · L'éditorial
Ce que George Orwell n'avait pas prévu
On brandit « 1984 » à chaque nouvelle caméra, chaque loi sécuritaire. Mais Orwell s'est trompé sur un point essentiel : la surveillance de masse n'est pas venue par la contrainte d'un État totalitaire. Elle est venue par le confort, et nous l'avons accueillie avec gratitude.
Tarif lecture 6 min · La rédaction ·
Il y a un réflexe commode dès qu'il est question de surveillance : citer Orwell, évoquer Big Brother, agiter « 1984 ». Le roman est génial et sa mise en garde reste précieuse. Mais à trop s'y référer, on regarde dans la mauvaise direction — et on rate la surveillance réelle, celle qui s'est installée sous nos yeux sans ressembler à celle du livre.
L'erreur de perspective
Dans « 1984 », la surveillance est imposée par un État totalitaire, par la peur et la contrainte. Le télécran vous observe, vous ne pouvez pas l'éteindre, et vous le savez. La surveillance y est un instrument de terreur, subie, haïe.
Or ce n'est pas ainsi qu'elle est venue chez nous. Personne ne nous a forcés. Nous avons acheté les appareils qui nous suivent, installé volontairement les applications qui nous écoutent, accepté d'un clic d'être tracés. Nous portons dans notre poche un mouchard bien plus puissant que le télécran d'Orwell — et nous avons fait la queue pour l'obtenir, dans sa dernière version, plus performante que la précédente.
C'est la différence décisive : la surveillance moderne n'est pas venue par la peur, mais par le confort. Pas contre notre gré, mais avec notre enthousiasme. Un système qu'on adore est infiniment plus solide qu'un système qu'on subit.
Le double visage du surveillant
Orwell imaginait un surveillant unique : l'État. La réalité est plus subtile, et à deux têtes.
Il y a bien la surveillance publique — caméras, lois sécuritaires, croisement de fichiers — qui progresse au nom de la lutte contre le crime et le terrorisme, et qui mérite la vigilance classique. Mais il y a surtout la surveillance privée, celle des plateformes, qui n'a pas besoin de policiers : elle collecte parce que c'est son modèle économique. Elle ne veut pas vous punir, elle veut vous connaître pour vous vendre — vous vendre des produits, ou vous vendre comme produit.
Et les deux se rejoignent : l'État, de plus en plus, se fournit auprès du privé, achète ou réquisitionne les données que les entreprises ont amassées. Le citoyen se retrouve ainsi observé par une nébuleuse où le public et le privé échangent leurs regards.
Ce qui a changé
Chez Orwell : surveillance imposée, par l'État, au nom du pouvoir, et visible (on sait qu'on est observé). Aujourd'hui : surveillance consentie, par l'État et le marché, au nom du confort et du profit, et invisible (on oublie qu'on l'est). Le second modèle est plus efficace, parce qu'il ne provoque pas de révolte.
Le vrai danger : l'accoutumance
Ce qu'Orwell avait vu juste, en revanche, c'est le pouvoir d'accoutumance. À force de vivre sous le regard, on finit par intérioriser le regard : on se surveille soi-même, on modère ce qu'on dit, on lisse ce qu'on montre. La surveillance la plus efficace n'a pas besoin d'un observateur derrière chaque écran ; il suffit qu'on croie possible d'être observé pour se comporter comme si on l'était.
C'est là que le confort devient piège. Chaque commodité — se faire recommander un film, retrouver son chemin, payer sans y penser — a un prix qu'on ne voit pas sur le moment : un peu de transparence en plus, un peu d'autonomie en moins. Pris isolément, chaque échange paraît avantageux. C'est l'accumulation, sur des années, qui dessine une société où l'intimité est devenue l'exception.
Reprendre la main
La leçon n'est pas de jeter son téléphone ni de céder à la panique. Ces outils rendent de vrais services, et les diaboliser ne mène nulle part. La leçon est de cesser de payer sans regarder le prix. Choisir ce qu'on partage. Préférer, quand c'est possible, les services qui ne vivent pas de nos données. Exiger des lois qui protègent par défaut, plutôt que de s'en remettre à notre vigilance individuelle, toujours prise en défaut.
Orwell nous a appris à craindre le tyran qui nous surveille. Il ne nous a pas appris à nous méfier du service gratuit qui nous facilite la vie. C'est pourtant là, aujourd'hui, que se joue notre vie privée — non dans un ministère de la Vérité, mais dans le creux de notre main, sous la forme la plus séduisante qui soit : celle du progrès.
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