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No Billag : citoyens contre consommateurs

No Billag : citoyens contre consommateurs

L'initiative No Billag, massivement rejetée en 2018, posait une question qui n'a pas disparu avec le vote : le service public de l'information est-il un bien commun de citoyens, ou un produit qu'on achète si on le veut ? De la réponse dépend beaucoup plus qu'une redevance.

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En mars 2018, le peuple suisse rejetait massivement — plus de 70 % de non — l'initiative « No Billag », qui voulait supprimer la redevance audiovisuelle et, avec elle, le financement du service public. Le score fut sans appel. Mais un vote clair ne clôt pas toujours un débat : la question posée par No Billag reste ouverte, parce qu'elle touche à quelque chose de plus profond qu'une taxe. Elle oppose deux visions de ce qu'est un média — et, au fond, deux visions du citoyen.

Deux logiques irréconciliables

La logique de No Billag était simple, et séduisante : pourquoi payer pour un service que je ne consomme pas forcément ? Que celui qui veut la radio-télévision publique la paie, et que les autres soient libres. C'est la logique du consommateur : je paie ce que j'utilise, rien de plus. Appliquée à un abonnement de streaming, elle est imparable.

Mais l'information d'un service public n'est pas un abonnement de streaming. Elle relève d'une autre logique, celle du citoyen. Un service public d'information existe non pour satisfaire des clients, mais pour qu'une démocratie dispose d'un socle d'information commun, indépendant des annonceurs et des actionnaires, disponible dans toutes les langues et toutes les régions du pays, y compris celles où aucun marché privé ne serait rentable.

Ces deux logiques ne se concilient pas. Ou bien l'information publique est un bien commun financé par tous parce qu'elle profite à tous — comme les routes, l'école, la défense —, ou bien elle est un produit financé par ses seuls usagers, et alors elle cesse d'être un service public.

Ce que « je ne l'utilise pas » oublie

L'argument « je ne regarde pas la télévision publique, pourquoi la financer ? » a une faille que le vote de 2018 a bien saisie. On finance par l'impôt une foule de choses qu'on n'utilise pas personnellement : je paie pour des écoles même sans enfant, pour des routes que je n'emprunte jamais, pour une armée dont je ne me sers pas. Non parce que j'en bénéficie directement, mais parce que la collectivité en a besoin.

Un service public d'information de qualité profite même à ceux qui ne le regardent pas. Il élève le niveau général du débat, il oblige les médias privés à se hisser, il garantit qu'en cas de crise une source fiable existe pour tous. C'est un bien dont chacun profite indirectement, comme on profite d'un voisinage instruit même sans lui parler.

La vraie question, après 2018

Le peuple a tranché : oui à un service public financé par tous. Restent les questions que le non n'a pas réglées : quelle taille, quelles missions, quelle indépendance réelle, quel contrôle ? Défendre le principe du service public n'interdit pas d'en exiger l'exemplarité. Au contraire : c'est parce qu'il est payé par tous qu'il doit des comptes à tous.

Le débat ne mourra pas

Il serait naïf de croire la question enterrée. Les pressions sur le financement du service public reviennent régulièrement, sous des formes plus douces que No Billag — réduction de la redevance, remise en cause des missions, concurrence des plateformes mondiales qui captent l'audience et la publicité sans aucune obligation démocratique.

Face à ces pressions, il faut tenir les deux bouts. Défendre le principe : une démocratie a besoin d'une information publique forte, et cela se paie collectivement. Et exiger la contrepartie : que ce service soit indépendant du pouvoir comme du marché, rigoureux, et capable de se réformer. Un service public qui se croirait intouchable parce qu'il a gagné en 2018 préparerait la prochaine No Billag.

Le citoyen n'est pas un consommateur d'information. C'est même exactement l'inverse : il est celui qui, précisément parce qu'il ne réduit pas tout au calcul de ce qu'il consomme, rend une démocratie possible. No Billag demandait de choisir entre les deux. La Suisse a choisi le citoyen. Reste à en être dignes.

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