Haro sur le mythe de l’objectivité journalistique

Le journalisme est une matière profondément subjective. Il faut déconstruire le mythe d'une prétendue objectivité.
Grégoire Barbey

«Un journaliste, ça doit être objectif!» Depuis mes débuts dans cette profession, j’ai dû lire et entendre cette affirmation des centaines, si ce n’est des milliers de fois. Cette croyance – car c’est de ça qu’il s’agit – est très répandue. Et pourtant, elle repose d’abord sur une méconnaissance profonde de l’histoire du journalisme, et sur un mythe avant tout fondé par des impératifs économiques.

Attachons-nous d’abord à la définition de l’objectivité. D’après l’académie française: «Qui représente un objet tel qu’il est en réalité, indépendamment de toute impression ou interprétation personnelle. Constat, rapport, récit, compte rendu objectif. Description objective. Preuves objectives, fondées sur des faits et non sur des témoignages ou des impressions. médecine. Symptôme objectif, que l’examen clinique peut mettre en évidence.» Dans l’usage courant, ce terme est aussi défini ainsi: «Dont le jugement est impartial ; qui est exempt de tout parti pris, de tout préjugé. Un commentateur, un historien objectif. Un esprit objectif. Un point de vue objectif».

Ces définitions sont importantes pour comprendre l’origine de ce grand malentendu. L’objectivité suppose l’absence de préjugés. En principe, l’objectivité est une notion qui s’attache à des processus scientifiques précis, ayant pour but d’éliminer tout biais humain dans une expérience. Le journalisme n’est pas une science, c’est une activité profondément subjective, parce qu’elle repose avant tout sur le point de vue de l’observateur ou de l’observatrice qui effectue le compte rendu d’une situation. Mettez deux journalistes dans une conférence de presse, qui sont tous les deux de la plus parfaite bonne foi, vous aurez deux comptes rendus différents. Ils se rejoindront sur l’essentiel, mais l’un et l’autre évoqueront des détails uniques.

Le journalisme procède de choix éditoriaux. Lorsque l’on fait un choix, il est forcément subjectif. Pour des questions de place (dans les journaux) ou de temps (dans les médias audiovisuels), le journaliste prend la décision de mettre en avant tel ou tel aspect d’un propos, d’une situation, d’un événement. Avec son propre bagage intellectuel et émotionnel, sa propre vision du monde. Le principe même d’un média, c’est la hiérarchisation de l’information. Cette hiérarchisation est profondément subjective, bien qu’elle se fonde en général sur certains principes de base (comme la proximité: plus un événement est proche, plus il devrait intéresser les gens).

Il y a ce qu’un journaliste donne à rendre compte, et il y a ce qu’il passe sous silence. Entendons-nous bien, il ne le fait pas à dessein de tromper. Au contraire, il tente d’informer le plus fidèlement possible. Mais les impératifs propres au processus de médiatisation font qu’il doit choisir ce qui est important selon lui de ce qui ne l’est pas. Par ailleurs, les mots employés par l’auteur-e d’un article sont rarement dénués de charge émotionnelle. «Les mots sont des préjugés», écrivait le philosophe Friedrich Nietzsche. Avec raison. Certains mots plus que d’autres. Certaines tournures de phrase. Il ne s’agit pas de juger ici l’intention des journalistes, car je la crois sincère à l’origine. Non, il faut plutôt admettre l’évidence: le journalisme est une matière subjective. Et tant mieux. C’est cette subjectivité qui fait la beauté de ce métier, qui suppose la nécessité de la pluralité de la presse. Il faut multiplier les points de vue pour se forger une opinion éclairée, pour trier le bon grain de l’ivraie.

Un impératif économique

Le mythe de l’objectivité journalistique a surtout une origine beaucoup plus concrète: l’impératif économique. Pendant plusieurs siècles, la presse a toujours été idéologiquement orientée. Un journal appartenait souvent à un parti politique. L’intention était bien d’informer les lectrices et les lecteurs, tout en affirmant une vision du monde. Ce qui a changé, c’est que le journalisme s’est retrouvé confronté aux limites de son modèle économique d’alors. Le financement par du mécénat et par la vente au numéro a montré ses limites. Il faut dire qu’un média coûte cher: il faut des ressources humaines pour participer à sa création quotidienne, mais il faut aussi du matériel. Faire tourner les rotatives nécessite beaucoup d’argent, et l’évolution des technologies de l’impression n’a pas forcément réduit ces coûts.

Alors le journalisme a muté sur le plan des modèles économiques. Les journaux d’information se sont orientés vers la publicité – bien qu’un certain type de journaux, depuis toujours, fondait son modèle sur les annonces. Faisant émerger une nouvelle règle de l’économie des médias, celle du double marché. Pour produire un journal, il faut de l’argent. Cet argent vient de la publicité. La publicité a tout intérêt à s’adresser au plus grand nombre. Il faut donc que le journal intéresse un maximum de personnes. Ce qui suppose de baisser son prix à la vente et de faire en sorte que le contenu ne soit pas trop clivant. La presse généraliste est née de cet impératif économique.

Le prix de la démocratie

Est-ce que tout ce qui précède signifie forcément que le journalisme est partial, orienté et donc indigne d’être pris au sérieux? Bien sûr que non. Ce qui anime en principe cette profession, c’est la recherche de la vérité. Les mots ont un sens. Il s’agit de la rechercher, mais la vérité n’est pas quelque chose que l’on peut détenir. S’en rapprocher, voilà le mot d’ordre. Tenter de séparer le vrai du faux, l’important du superfétatoire, c’est la mission du journalisme. Avec la faiblesse – ou plutôt la grandeur – d’être réalisée par des êtres humains, qui ont chacune et chacun leur propre expérience de la vie.

La subjectivité n’est pas une fatalité. Mais pour cela, il faut l’assumer pleinement. Je crois pour ma part que la base même de la relation entre un média et celles et ceux qui le lisent, l’écoutent ou le regardent, c’est la confiance. Pour que cette confiance fonctionne, il faut admettre qu’on ne détient pas la vérité absolue, que nos informations sont influencées par nos propres croyances, et il faut bien entendu l’assumer. Jusqu’au bout. Toujours dire d’où l’on parle. Pour qu’un-e citoyenn-ne puisse se forger un avis éclairé, il lui faut multiplier les sources d’information. Cela implique certes un investissement personnel. C’est le prix de la démocratie.

Alors que faut-il conclure de tout cela? Que l’objectivité des uns est la subjectivité des autres. Et que, bien souvent, les gens se disent qu’une information est impartiale lorsqu’elle décrit le monde tel qu’ils le voient. C’est profondément humain. J’ai la faiblesse de croire que le renouveau du journalisme viendra de sa capacité à assumer sa subjectivité, et donc de reconnaître ses propres limites. Mais ce n’est que mon avis, et un avis, c’est subjectif…

 

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