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Médias · L'éditorial

Haro sur le mythe de l'objectivité journalistique

Haro sur le mythe de l'objectivité journalistique

Un journal choisit ses sujets, ses titres, ses sources, ses silences. Prétendre qu'il le fait sans point de vue n'est pas de la rigueur : c'est un point de vue qui se cache. Mieux vaut une subjectivité honnête et déclarée qu'une neutralité de façade.

Tarif lecture 6 min · La rédaction ·

Reprochez à un journaliste de « ne pas être objectif » : vous croirez avoir porté le coup de grâce. Vous aurez surtout révélé un malentendu. Car l'objectivité, au sens où on l'entend d'ordinaire — un regard sans regardeur, des faits qui parleraient tout seuls — n'a jamais existé dans aucune rédaction. Et, détail qu'on oublie volontiers, la déontologie de la profession ne la demande pas.

Ce que dit vraiment le code

Ouvrez la Déclaration des devoirs et des droits du/de la journaliste, le texte de référence en Suisse, sur lequel s'appuie le Conseil suisse de la presse. Le premier devoir n'est pas d'être neutre. C'est de rechercher la vérité, « en raison du droit qu'a le public de la connaître ». Suivent l'obligation de ne pas supprimer d'informations essentielles, de ne pas dénaturer un texte ou une opinion, de rectifier ce qui s'avère faux, de donner la parole à celui qu'on met gravement en cause.

Nulle part on n'y lit que le journaliste doit s'abstenir de penser. Les directives qui accompagnent la Déclaration exigent autre chose, de beaucoup plus précis : que le public puisse distinguer l'information du commentaire. Autrement dit, le code ne proscrit pas l'opinion. Il proscrit l'opinion déguisée en fait.

C'est toute la différence, et elle est décisive.

Choisir, c'est déjà juger

Observez une journée dans n'importe quel média. Sur les centaines de dépêches, de communiqués et de sollicitations qui arrivent, une vingtaine deviendront des sujets. Qui a tranché ? Selon quels critères ? L'un fera la une, l'autre un entrefilet en page 14. Qui l'a décidé ?

Puis viennent les mots. Écrit-on « réforme » ou « démantèlement » ? « Requérant d'asile » ou « migrant » ? « Optimisation fiscale » ou « évasion » ? « Les partenaires sociaux » ou « le patronat et les syndicats » ? Chacun de ces termes est exact. Aucun n'est neutre.

Puis les sources. L'expert qu'on appelle parce qu'il répond vite, qu'il parle bien et qu'il dit des choses attendues. L'élu qui a le numéro du rédacteur en chef. L'association qui n'a pas de service de presse et qu'on n'entendra donc pas.

Rien de tout cela n'est malhonnête. C'est le métier : hiérarchiser, nommer, sélectionner. Mais chacun de ces gestes est un jugement, et l'addition de mille jugements quotidiens s'appelle une ligne éditoriale. Tous les médias en ont une. Certains l'affichent. Les autres l'appellent « objectivité ».

La neutralité profite toujours à quelqu'un

Le faux équilibre en est la version la plus pernicieuse. Donner trois minutes à un climatologue et trois minutes à celui qui conteste l'existence du réchauffement n'est pas de l'impartialité : c'est une information fausse sur l'état du savoir, administrée avec les apparences de la rigueur.

Plus banalement, le journalisme « neutre » adopte sans le dire le point de vue de ceux qui produisent l'information — gouvernements, administrations, entreprises, tous dotés de communicants. Reprendre un communiqué sans le discuter, ce n'est pas s'abstenir de prendre parti. C'est prendre celui de l'émetteur.

On prête à Hubert Beuve-Méry, fondateur du Monde, une formule qui règle la question en une phrase : l'objectivité n'existe pas, l'honnêteté, oui.

Ce qu'on est en droit d'exiger d'un média

  • L'exactitude. Les faits, les chiffres, les citations sont vérifiés, et vérifiables.
  • L'honnêteté. On ne tait pas le fait qui dérange sa propre thèse. On restitue l'argument adverse sous sa forme la plus solide, pas la plus ridicule.
  • La séparation. Le lecteur sait à chaque instant s'il lit un compte rendu, une analyse ou une opinion.
  • La transparence. Qui possède le titre, qui le finance, d'où parle celui qui signe.
  • La correction. L'erreur est rectifiée visiblement, pas discrètement.

Pourquoi la question est plus urgente en Suisse romande qu'ailleurs

La prétention à l'objectivité se portait bien quand chaque ville comptait plusieurs quotidiens, dont on connaissait la couleur : le radical, le catholique-conservateur, le socialiste. Le pluralisme était assuré par le nombre. Le lecteur savait d'où on lui parlait.

Ce monde a disparu. L'Hebdo a fermé en 2017, Le Matin a cessé de paraître sur papier en 2018, les rédactions ont fusionné, mutualisé, réduit. Une large part des quotidiens romands relève désormais d'un seul groupe zurichois, et les mêmes articles paraissent sous plusieurs titres. Moins de voix, et des voix qui se disent toutes neutres : c'est la pire des combinaisons, parce qu'une ligne unique finit par se faire passer pour le réel.

Dans un paysage aussi resserré, le pluralisme ne viendra plus du nombre de titres. Il ne peut venir que de la franchise de ceux qui restent — et de ceux qui naissent.

D'où nous parlons

Ce site ne prétend donc pas à l'objectivité. Il s'engage à autre chose, qui est plus exigeant et qu'on peut vérifier.

Nous défendons des positions : pour les droits populaires, pour le contrôle du pouvoir par ceux qui le délèguent, pour les libertés individuelles à l'ère numérique, pour un service public de l'information. Nous les signalons comme telles — les éditoriaux sont des éditoriaux. Nous citons nos sources et donnons les liens. Nous publions dans l'Agora ceux qui pensent le contraire, et nous leur laissons le dernier mot quand ils l'ont mérité. Nous corrigeons nos erreurs en le disant.

Le lecteur n'a pas besoin qu'on lui cache d'où l'on parle. Il a besoin de le savoir, pour faire ce qu'aucun journaliste ne fera à sa place : juger par lui-même.

Sources

Un avis contraire, une précision, une correction ? Écrivez à la rédaction : l'Agora publie les réponses argumentées.