International · L'éditorial
Réfugiés : l'Union européenne incapable de discernement
Depuis dix ans, l'Europe traite la question de l'asile par à-coups : élans de générosité, puis murs et accords avec des régimes douteux. Ce qui manque n'est pas l'argent ni les moyens, mais le discernement — la capacité de distinguer, dans le flou du mot « migrant », des situations qui n'ont rien à voir.
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Il y a des sujets sur lesquels l'Europe donne le spectacle permanent de son impuissance, et l'asile est le premier d'entre eux. En une décennie, on l'a vue passer de l'ouverture proclamée aux barbelés, des discours humanistes aux accords passés avec des régimes qu'elle réprouve par ailleurs. Cette oscillation n'est pas de la souplesse : c'est l'aveu d'une absence de cap. Et à la racine de ce désordre, il y a un défaut précis — l'incapacité à distinguer.
Le mot qui empêche de penser
Tout commence par un mot valise : « migrant ». Il met dans le même sac des réalités radicalement différentes, et cette confusion est le premier obstacle à toute politique sensée.
Il y a le réfugié au sens du droit : celui qui fuit la guerre ou la persécution, et que la Convention de Genève oblige à protéger. Il y a le migrant économique, qui cherche une vie meilleure — démarche humaine et légitime, mais qui ne relève pas de l'asile et appelle une autre réponse. Il y a les situations mixtes, les mineurs isolés, les victimes de traite. Confondre tout cela sous une étiquette unique, c'est se rendre incapable de traiter correctement aucun de ces cas.
Le discernement commence là : distinguer pour protéger vraiment ceux qui doivent l'être, et traiter honnêtement, mais autrement, les autres situations. Un système qui ne distingue pas finit par être injuste des deux côtés — dur avec ceux qu'il devrait accueillir, laxiste puis brutal avec les autres.
L'externalisation, ou l'art de ne pas décider
Faute de politique commune, l'Europe a choisi la solution du renoncement déguisé : payer des pays tiers pour retenir les gens loin de ses frontières. On sous traite le problème à des États dont on dénonce par ailleurs les atteintes aux droits, et on s'achète ainsi une tranquillité de façade.
Le procédé a un double coût. Un coût moral : on confie à d'autres une besogne qu'on n'assume pas soi-même, et l'on ferme les yeux sur ce qu'il advient des personnes concernées. Et un coût stratégique : on se met à la merci de ces régimes, qui ont compris qu'ils tenaient là un moyen de pression. Chaque « accord » de ce type transforme des êtres humains en monnaie d'échange diplomatique.
Ce que serait une politique de discernement
- Distinguer clairement asile et migration économique, avec des procédures rapides et équitables pour chacun.
- Répartir la charge entre États plutôt que la laisser aux pays d'entrée, par solidarité réelle et non par pénalités.
- Assumer ses frontières au lieu de les sous traiter à des régimes qu'on réprouve.
- Ouvrir des voies légales, pour retirer aux passeurs le monopole du passage.
Et la Suisse ?
La Suisse n'est pas spectatrice : liée à l'espace Schengen et au système de Dublin, elle subit les mêmes contradictions et y participe. Elle a ses propres débats, souvent vifs, sur la dureté ou la générosité de sa pratique. Mais elle a aussi une carte à jouer : une tradition humanitaire ancienne, le siège de nombreuses organisations, et l'habitude du compromis. Elle pourrait porter, au sein des mécanismes européens, cette exigence de discernement qui manque tant.
Encore faudrait-il résister à la facilité qui gagne partout : agiter la peur, confondre à dessein les situations, promettre la fermeté sans jamais dire laquelle. Le discernement est moins payant électoralement que l'indignation ou la panique. Il est pourtant la seule voie qui respecte à la fois nos obligations envers ceux qui fuient la mort et notre droit à choisir qui nous accueillons. Distinguer, ce n'est pas être tiède. C'est refuser à la fois l'angélisme et la brutalité — les deux paresses entre lesquelles l'Europe n'en finit pas d'osciller.
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