Alexis Tsipras et le simulacre de démocratie

Le référendum soumis aux Grecs par le premier ministre est biaisé.
Grégoire Barbey

Le premier ministre grec Alexis Tsipras aura au moins réussi quelque chose ces derniers jours: semer la confusion dans les esprits. Vendredi soir, en pleine négociation avec ses bailleurs de fonds, celui qui préside également le parti d’extrême gauche Syriza annonce sa décision de convoquer un référendum pour le dimanche qui suit. Stupeur et incompréhension. Sur quoi portera le scrutin? En tout cas pas sur l’appartenance de la Grèce à la zone euro, ont répété les membres du gouvernement ces derniers jours. Celle-ci n’est pas négociable. Il s’agit en fait de mettre la pression sur le reste de l’Europe et sur le Fonds monétaire international. Transmettre un message au monde: non, le peuple grec ne veut pas être davantage opprimé par des décisions extérieures l’obligeant à subir des plans d’austérité humiliants. Si l’objectif du référendum est clair, la question posée ne l’est toujours pas. A quatre jours du vote.

Alexis Tsipras a tenté d’utiliser la menace du référendum pour obtenir des concessions des créanciers de la Grèce. Il a même proposé hier un plan de financement sur deux ans – à l’aide du Mécanisme européen de stabilité -, lequel permettrait au pays de restructurer sa dette. Des sources européennes ont affirmé que le premier ministre aurait même déclaré être prêt à suspendre le référendum à condition que l’Union européenne revienne à la table des négociations. C’était hier. Problème: l’Allemagne a pris le gouvernement grec au mot. Pas de nouvelles discussions tant que le scrutin n’aura pas eu lieu. La chancelière Angela Merkel est restée jusqu’ici inflexible. Et les Grecs peuvent difficilement se passer de l’aval de l’Allemagne: le pays possède une minorité de blocage au sein du Mécanisme européen de stabilité.

Nouveau retournement grec aujourd’hui: le premier ministre a adressé une lettre à ses bailleurs de fonds dans laquelle il déclare être prêt à accepter les propositions faites le week-end passé moyennant certains ajustements. Notamment sur l’entrée en vigueur de la réforme des retraites, ou sur la fiscalité des îles grecques. Surprenante manoeuvre. Quelques heures plus tard, le même Alexis Tsipras s’adresse à la nation: le référendum est maintenu. Le premier ministre appelle à voter non. Il avait averti quelques jours auparavant qu’un vote favorable le conduirait à démissionner. A l’heure où l’auteur écrit ces lignes, l’Eurogroupe s’est aligné sur la position de l’Allemagne: pas de nouvelles négociations tant que le référendum ne se sera pas déroulé. Tsipras est bel et bien au pied du mur, ayant tenté à peu près toutes les manoeuvres envisageables pour ouvrir une brèche dans la position des créanciers de la Grèce. La pression du scrutin populaire n’aura pas suffit à assouplir immédiatement les bailleurs de fonds.

Alexis Tsipras n’en démord pas: il estime que le référendum est une opportunité unique pour l’Europe d’accéder à une «nouvelle démocratie». Le vote des Grecs permettra d’ouvrir la voie à une Europe «différente». Comme si une votation dont le débat dure moins d’une semaine pouvait être assimilée à une forme de démocratie respectable. Alexis Tsipras aurait paru honnête s’il avait décidé de consulter sa population quelques semaines ou mois après son entrée en fonction. Cela aurait permis de renforcer sérieusement sa position face à l’Union européenne, la Banque centrale et le Fonds monétaire international. Ce simulacre de démocratie ne trompe malheureusement personne. En Grèce, les locaux de l’Etat affichent ostensiblement des banderoles appelant à voter non. Le débat contradictoire, tel qu’il est souhaitable lors d’une consultation populaire, n’aura pas réellement eu lieu.

Ceux qui défendent le référendum grec aiment à rappeler que cela fait des mois que les Grecs suivent les négociations entre leur gouvernement et ses bailleurs de fonds. C’est vrai. Mais ce n’est pas un argument pour autant: les citoyens hellènes peuvent très bien désavouer leur nouveau gouvernement parce que les éléments avancés par l’opposition s’avèrent plus convaincants. Dans les faits, ce délai très court entre le lancement du référendum et le scrutin lui-même avantage Alexis Tsipras. Ce dernier peut encore espérer bénéficier d’un soutien suffisant grâce à l’effet de surprise. Mais si le premier ministre avait réellement voulu donner l’opportunité aux Grecs de se positionner sur un enjeu d’une importance aussi fondamentale, il aurait permis qu’un débat contradictoire puisse avoir lieu. Ne serait-ce que pour offrir aux indécis la possibilité de se forger un avis définitif en toute indépendance. Les peuples européens ne seront pas dupes: une semaine ne permet pas à une telle discussion nationale de se développer.

Quelles seront les conséquences concrètes du vote grec dimanche sur les rapports de force entre le gouvernement Tsipras et ses créanciers? C’est difficile à dire à l’heure actuelle. Mais quelle que soit l’issue du scrutin, ériger ce référendum en symbole d’une nouvelle démocratie relève du fantasme. Rien de plus.

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