Sidération

Les autorités suisses voulaient croire qu'elles pourraient gérer la deuxième vague sans mesures trop restrictives. Echec total. Elles n'ont pas prévu ce scénario.
Grégoire Barbey

Le couperet est tombé ce dimanche 1er novembre: le Canton de Genève déclare l’état de nécessité et ferme les établissements publics et privés hors commerces alimentaires et autres exceptions. C’est à peu de chose près le retour à la situation de mars, c’est-à-dire une sorte de semi-confinement. Les Genevoises et les Genevois peuvent sortir de chez eux, mais ils sont invités à ne le faire qu’en cas de nécessité. Chacune et chacun est libre d’apprécier ce qui rentre dans cette définition.

L’objectif de ces nouvelles mesures très contraignantes, c’est l’aplatissement de la courbe des hospitalisations qui a dangereusement pris l’ascenseur ces dernières semaines. A tel point que les Hôpitaux universitaires de Genève sont déjà au bord de la saturation. Il est fort probable que ces mesures n’empêcheront d’ailleurs pas le système de soins d’être dépassé, parce que ces décisions n’auront des effets que d’ici deux à trois semaines. La situation est grave. Sur le plan sanitaire. Mais aussi et surtout désormais pour l’économie. Parce que ces dernières semaines, le mantra des autorités, à Genève comme ailleurs en Suisse, était le même: tout faire pour éviter un nouveau coup d’arrêt brutal à la majorité des activités économiques. A Genève, c’est raté.

La dureté des mesures, face à l’urgence, peut être comprise. Même si ces décisions ne font de loin pas l’unanimité, elles sonnent un peu comme l’arsenal de la dernière chance. Ce qui est incompréhensible, et pour dire les choses avec clarté, proprement impardonnable, c’est l’absence de mesures de soutien aux activités économiques qui vont faire les frais de ce nouveau train de mesures.

Depuis cet été, les autorités nous ont répété inlassablement, comme une vieille litanie qui résonne encore dans nos esprits, qu’il fallait apprendre à vivre avec le virus. Que l’activité devait se poursuivre le plus normalement possible, tout en maintenant des plans de protection pour éviter les contaminations. Force est de constater qu’il s’agissait davantage d’une phrase incantatoire, d’un espoir plus que d’une véritable stratégie. Vivre avec le virus, même en respectant au mieux les gestes barrière, en exige beaucoup de la population, qui parfois baisse la garde. L’être humain est un animal social, et les réflexes ont la vie dure.

La deuxième vague était prévue. Le consensus scientifique était clair. A part quelques voix discordantes, qui aujourd’hui se sont d’ailleurs tues, les experts s’accordaient à dire qu’il y aurait un retour du virus lors de la saison froide. Certes, pas aussi tôt. Avec une telle rapidité, une telle puissance. Mais si gouverner c’est prévoir, alors il fallait tenir compte des scénarios les plus pessimistes. L’absence de plan de soutien à l’économie démontre qu’il n’y a jamais eu de la part des autorités la moindre intention de se préparer au pire. Et pourtant, le pire se produit aujourd’hui. Des entrepreneurs, des employés genevois se sont réveillés ce matin la boule au ventre, parce qu’ils n’ont aucune idée de la façon dont ils pourront maintenir leur activité ces prochaines semaines, voire mois.

Alors que le virus circulait à bas bruit tout l’été, les citoyens de Genève et plus largement de la Suisse étaient en droit d’attendre des autorités politiques qu’elles mettent sur pied des plans de relance en cas de nécessité. Au lieu de cela, les voilà qui se cachent derrière l’impossibilité de prévoir à quel point cette deuxième vague serait rapide. «Les experts ne s’y attendaient pas non plus», répètent-ils à tous les échelons de notre beau fédéralisme helvétique. Et pendant ce temps, du côté de la Confédération, certains conseillers fédéraux affirment qu’il n’y a plus d’argent pour aider les entreprises. Pardon? Mais alors, à quoi peut bien servir cette saine gestion des finances publiques, avec un endettement parmi les plus bas d’Europe, si elle ne permet pas d’intervenir sur le plan économique afin d’adoucir les conséquences funestes de décisions qui consistent à restreindre les libertés individuelles?

A quoi peut bien servir un gouvernement dont la seule stratégie consiste à repousser l’éventualité d’un nouveau lockdown, sans en parallèle s’y préparer en cas d’extrême nécessité? Aujourd’hui, ce sont les cantons qui doivent prendre des mesures drastiques, sans la garantie que la Confédération interviendra pour les aider à soutenir leurs entreprises. C’est la loi Covid, nous répète infatigablement Alain Berset, il faut consulter les cantons avant d’agir. C’est surtout la lâcheté d’un Conseil fédéral divisé, qui croit que de ne prendre des mesures qu’une fois l’urgence matérialisée permettra d’éviter d’assumer les conséquences d’une économie verrouillée. Et si ces manœuvres dilatoires devaient finalement coûter plus cher encore aux entreprises de ce pays?

Les autorités genevoises ont annoncé que les mesures allaient durer au moins jusqu’au 29 novembre. Mais il ne faut pas se bercer d’illusions: personne ne prendra le risque de rouvrir tous les commerces en plein mois de décembre, avec le retour des autres virus respiratoires, et le danger d’une ruée frénétique dans les magasins pour préparer les fêtes de fin d’année. Cette situation va au moins durer jusqu’au mois de janvier, et encore, puisqu’il faudra aussi compter avec la grippe qui va créer de nouveaux problèmes en matière de gestion des quarantaines.

Aujourd’hui 2 novembre, des centaines d’entreprises ignorent si elles rouvriront un jour à Genève. Des entrepreneurs qui ont tout mis en œuvre pour instaurer des plans de protection, pas toujours parfaits, pas toujours bien appliqués, certes, mais avec l’envie de faire leur part pour sauver leur activité, qui se retrouvent dans une incertitude profondément injuste. Il ne s’agit pas de remettre en question la nécessité des mesures prises ce dimanche 1er novembre par le Conseil d’Etat genevois. Non, nous n’opposerons pas la santé et l’économie. Ce n’est pas le sujet. Mais ces gens qui se sont donnés tant de peine avec l’espoir, cultivé par les autorités elles-mêmes, qu’ils pourront continuer à maintenir leur entreprise tant bien que mal avec ce satané virus, voient aujourd’hui leur confiance sabordée et leur bonne volonté mise à mal. Il y aura des drames humains. C’est inévitable. Désormais, les plans de soutien vont être annoncés dans l’urgence, avec le risque qu’ils ne répondent pas pleinement aux attentes. Que de nouveau, des entreprises, des situations particulières passent au travers des mailles du filet.

Le sentiment qui prédomine est celui de la déception, de la sidération. Tout cela est un immense gâchis. Les autorités politiques suisses se sont fourvoyées sur un point: il ne suffit pas de croire en quelque chose – «il est possible de vivre avec le virus» –, pour que ce souhait se matérialise et dispense de toute préparation pour le pire. Sur ce point précis, le Conseil fédéral et les Cantons ont échoué, et la facture s’annonce salée.

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