Le téléphone portable n’est pas l’ennemi de l’école publique

Une réflexion sera menée à Genève pour interdire la technologie dans les établissements de l'école obligatoire. Une proposition qui découle d'une vision anachronique de l'instruction publique.
Grégoire Barbey

Le Parlement français a voté le lundi 30 juillet 2018 une loi qui interdit les téléphones portables – sauf exception pour des usages pédagogiques – dans les établissements scolaires et au collège. Sur son profil Facebook, la conseillère d’Etat genevoise Anne Emery-Torracinta, en charge du Département de l’instruction publique (DIP), a partagé une coupure d’article concernant cette information, y ajoutant son propre commentaire: «Une décision de bon sens. J’avais justement l’intention de mener une réflexion à ce sujet cet automne avec les directions, les enseignants, les parents et les élèves de l’école obligatoire».

Ironie de la situation: la photo de la coupure de presse a vraisemblablement été prise au moyen de l’appareil photo d’un smartphone. Et qui sait: la publication de la conseillère d’Etat a peut-être été publiée par ce même moyen. Madame Anne Emery-Torracinta a donc choisi, sciemment, de faire part de son intention de songer à interdire le téléphone portable au sein de l’école obligatoire sur un réseau social. Et non, par exemple, via un communiqué de presse, un texte publié sur son site ou sur un blog, ou même à travers une conférence de presse.

Ce choix-là du vecteur de communication pour annoncer une réflexion politique importante en dit long sur notre époque. Oui, les réseaux sociaux, et plus largement internet, ainsi que les technologies comme les smartphones qui nous permettent de nous y connecter, sont devenus des moyens utilisés quotidiennement par la (presque) totalité de nos concitoyens. Internet est partout, et le smartphone en est l’élément matériel le plus visible. Avec un téléphone portable, les enfants et les adolescents peuvent communiquer via les réseaux sociaux, des applications de messagerie instantanée comme WhatsApp, Telegram, Viber et autres, lire des articles, s’informer (ou se désinformer), téléphoner, prendre des photos… bref, les usages sont nombreux.

L’auteur de cet article n’a connu les balbutiements des smartphones qu’à la toute fin de sa scolarité obligatoire. Et encore… il s’agissait plutôt de l’essor de messageries instantanées comme MSN, plus souvent limitées à l’utilisation d’un ordinateur – même s’il existait des appareils portables permettant d’y accéder. A cette époque, l’utilisation d’internet via un téléphone portable était particulièrement onéreuse. Les élèves qui avaient accès à cette technologie étaient donc peu nombreux. En plus de dix ans, les habitudes ont complètement changé, et aujourd’hui ce sont plutôt les élèves qui ne sont pas connectés dès leur plus jeune âge qui se font rares…

Récemment, l’auteur a discuté avec un enfant d’environ sept ans, lequel est en quatrième primaire Harmos (ce qui représentait pour l’auteur la deuxième primaire à son époque). L’enfant lui a longuement parlé de Squeezie, un youtubeur très connu. Rappelons-le, il n’a que sept ans, et pourtant il connaît déjà des personnalités qui produisent du contenu sur la plateforme Youtube. Internet est donc bel et bien quelque chose qui est entré dans les mœurs. Il s’agit d’une pratique culturelle et sociale quotidienne.

Cette petite anecdote a priori sans grand intérêt montre à quel point cette culture s’est propagée y compris chez les plus jeunes. Ils sont désormais nombreux à posséder une tablette ou un téléphone portable dès leurs plus précoces années. Il y a une dizaine d’année, cela aurait probablement choqué la majorité des gens. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Et les enfants apprennent très, très vite.

Or, que propose la conseillère d’Etat Anne Emery-Torracinta? D’envisager l’interdiction du téléphone portable dans les établissements de l’école obligatoire. Elle y voit, de son propre aveu, une décision relevant du «bon sens». Notre propos n’est pas de dire que le téléphone portable n’induit pas des comportements problématiques en milieu scolaire (la triche, le harcèlement, la déconcentration, etc.). C’est une évidence que cette technologie a son lot d’effets négatifs sur les comportements et les habitudes. Mais est-ce que l’école publique est un sanctuaire hors de toute réalité sociale? Est-ce un lieu qui transcende la modernité, balaie d’un revers de main dédaigneux les changements de comportements, pour s’enfermer dans une vision archaïque de l’instruction?

On dit souvent que la Suisse a plusieurs années de retard concernant le numérique. Anne Emery-Torracinta, par sa position anachronique, le prouve en tout cas en ce qui concerne Genève. Les déclarations de la conseillère d’Etat sonnent d’autant plus mal qu’elle est une femme de gauche. Une autre position, plus en phase avec notre société actuelle, serait de concevoir le téléphone portable (et donc les moyens de communication et d’information modernes) comme des partenaires de l’instruction des élèves. Ce sont de formidables instruments qui, s’ils sont maîtrisés, permettent à tout un chacun d’accéder à une connaissance autrefois réservée à celles et ceux qui se sentaient l’âme d’arpenter des bibliothèques pendant des journées entières. Il n’est pas question de dire ici que les nouvelles technologies ont remplacé l’importance des livres – au contraire! Ces technologies ont simplement rendu le savoir beaucoup plus accessible, pour autant que l’on sache les utiliser correctement.

Une position ambitieuse et innovante aurait été de proposer une vaste réflexion sur le sujet. D’inviter tous les acteurs de l’école publique à se poser des questions sur la manière de rendre l’utilisation des téléphones portables adaptée à l’instruction. De réfléchir aux priorités en la matière pour apprendre aux élèves les bons comportements à adopter sur internet. Bref, faire de la prévention et de l’instruction, ce qui est le rôle de l’école. Nous voyons déjà celles et ceux qui argueront qu’il s’agit d’une prérogative appartenant aux parents. Non, c’est faux. Tous les parents ne sont pas suffisamment armés face aux nouvelles technologies pour éduquer leur progéniture aux bons comportements à avoir. Eux-mêmes sont peut-être désemparés face à ces technologies et les pièges qu’elles recèlent (fake news, manipulation, hoax, fishing, harcèlement, etc.).

L’école, en tant qu’institution évoluant avec son temps, devrait sérieusement songer à instruire les élèves sur des technologies qui font de toute façon partie de leur quotidien. En voulant interdire le téléphone portable, on ne fait que reproduire les inégalités existantes, entre les élèves qui auront la chance d’avoir des parents qui leur apprendront le bon usage du téléphone portable et d’internet en général, et ceux qui n’auront pas cette opportunité. L’école devrait voir la technologie non pas comme un danger qu’il faut laisser à l’extérieur des établissements, mais comme une réalité objective, qu’il ne s’agit pas de juger – bien ou mal – mais d’apprivoiser. L’école est là pour instruire, elle doit donc vivre avec son temps et donner aux élèves toutes les clés pour utiliser ces technologies de la meilleure des manières, ce qui servira également leur propre instruction.

Interdire le téléphone portable à l’école, c’est nier la réalité, c’est enfermer l’instruction publique dans une tour d’ivoire alors qu’il est urgent d’inclure la compréhension de ces technologies dans les programmes scolaires pour que les adultes de demain ne soient pas des analphabètes numériques. Espérons que la réflexion qui sera initiée par la conseillère d’Etat Anne Emery-Torracinta parviendra à éviter l’écueil d’une interdiction inutile et anachronique.

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