Genève · L'éditorial
Le mythe de l'endettement public vertueux
« Une dette, c'est toujours mauvais. » « L'État doit gérer son budget comme un ménage. » Ces évidences comptables sont des slogans politiques déguisés. La vraie question n'est pas de savoir si un État s'endette, mais pour quoi — et Genève, régulièrement, se trompe de débat.
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À Genève comme ailleurs, le débat budgétaire tourne souvent en rond autour d'une formule : la dette, c'est mal, il faut la réduire. Personne ne l'interroge, tant elle paraît de bon sens. Et pourtant, c'est une des idées les plus trompeuses de la vie politique — un slogan qui se fait passer pour de la rigueur.
Un État n'est pas un ménage
Le raisonnement de base est toujours le même : « une collectivité doit gérer son budget comme une famille ; une famille qui dépense plus qu'elle ne gagne court à la ruine ». La comparaison est intuitive. Elle est aussi fausse.
Un ménage a une durée de vie limitée, ne crée pas la monnaie, doit rembourser avant de mourir. Un État, lui, est théoriquement perpétuel, perçoit l'impôt, et peut porter une dette sur des générations parce que les générations suivantes profiteront des investissements financés aujourd'hui. Quand un canton emprunte pour construire une école, un tram, un hôpital, il fait exactement ce qu'un ménage prudent fait en empruntant pour acheter son logement plutôt que de louer toute sa vie : il investit dans un bien durable, et il est logique que ceux qui en profiteront demain participent à son financement.
Comparer l'État à un ménage n'est donc pas une analyse : c'est un choix politique qui s'ignore, celui de présenter toute dépense d'avenir comme une faute.
La bonne distinction : fonctionnement ou investissement
Ce qui compte n'est pas le montant de la dette dans l'absolu, mais à quoi elle sert. Une distinction élémentaire, trop souvent noyée dans le débat, sépare deux choses radicalement différentes.
- S'endetter pour le fonctionnement courant — payer des salaires ou des prestations récurrentes avec de l'emprunt — est effectivement malsain : on reporte sur demain une charge d'aujourd'hui, sans rien construire.
- S'endetter pour l'investissement — infrastructures, transition énergétique, formation — est souvent sain : on finance un actif qui produira de la valeur pendant des décennies, et le coût de l'emprunt peut être inférieur au bénéfice de l'investissement.
Un débat sérieux sur les finances genevoises devrait porter là-dessus, ligne par ligne : cette dette finance-t-elle du fonctionnement ou de l'avenir ? Au lieu de quoi on brandit un chiffre global, censé prouver à lui seul le laxisme ou la vertu.
Les deux mythes symétriques
Le mythe de droite : « toute dette est une faute », qui conduit à sacrifier l'investissement et à laisser se dégrader écoles, hôpitaux et infrastructures. Le mythe de gauche : « la dette ne coûte rien », qui oublie qu'un emprunt se rembourse et que les intérêts pèsent sur les marges futures. Les deux évitent la seule question qui vaille : cette dépense-ci en vaut-elle la peine ?
Le vrai risque genevois
L'obsession du chiffre global fait courir un risque concret : celui de couper là où il ne faut pas. Quand la réduction de la dette devient un objectif en soi, ce sont souvent les investissements qui trinquent en premier — parce qu'ils sont faciles à repousser, contrairement aux dépenses courantes. On économise sur l'entretien, la rénovation, la préparation de l'avenir. La facture n'a pas disparu : elle a été reportée, et elle reviendra plus lourde, quand l'école mal entretenue devra être reconstruite.
À l'inverse, un canton riche et attractif comme Genève ne doit pas non plus prendre la facilité de l'emprunt pour un repas gratuit. Une dette d'investissement reste une dette : elle exige que l'investissement soit réellement utile, bien conçu, et pas seulement politiquement commode.
Sortir des slogans
La position responsable n'est ni « réduisons la dette » ni « dépensons sans compter ». Elle est d'exiger, sur chaque franc emprunté, une réponse à une question simple : construit-on quelque chose qui profitera à ceux qui rembourseront ? Si oui, la dette est un outil légitime. Si non, c'est une facilité coupable.
Le reste — la comparaison avec le ménage, le chiffre agité comme un épouvantail ou balayé d'un revers de main — n'est pas de l'économie. C'est de la politique qui n'ose pas dire son nom. Et le citoyen mérite qu'on lui parle de ce que sa collectivité construit, pas qu'on l'effraie ou qu'on l'endorme avec un seul chiffre sorti de son contexte.
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