Pourquoi Pierre Maudet doit démissionner

Les institutions sont plongées dans l'incertitude d'une affaire dont l'issue pourrait advenir dans plusieurs mois. Indépendamment de la gravité de son erreur, l'élu doit admettre que son maintien au Conseil d'Etat porte atteinte au bon fonctionnement du gouvernement.
Grégoire Barbey

Pierre Maudet doit démissionner. Il n’y a pas d’autre issue pour que la République et Canton de Genève sorte de l’impasse politique dans laquelle elle est plongée depuis maintenant plusieurs semaines. Il ne s’agit pas de préjuger ici de la responsabilité pénale du conseiller d’Etat libéral-radical. Seule la justice est en mesure de dire s’il y a lieu ou non de condamner le comportement de Pierre Maudet pour acceptation d’un avantage, au terme d’une procédure équitable durant laquelle l’élu pourra faire valoir ses arguments, comme n’importe quel autre justiciable de ce canton en pareille situation. Mais avant d’être judiciaire, cette affaire est d’abord politique. Les mensonges que Pierre Maudet a confessés à demi-mot devant les caméras de Léman Bleu ne relèvent pas du volet pénal de ce dossier. Le ministre n’est d’ailleurs pas poursuivi par le Ministère public pour avoir menti. Le mensonge en tant que tel ne relève en général pas de la justice, mais de la morale et de l’éthique personnelles. Là encore, il ne s’agit pas de juger si Pierre Maudet est quelqu’un de bien ou pas, ni de brandir ses mensonges pour l’encourager à démissionner. Chacun est libre d’estimer si ces mensonges sont pardonnables ou non.

Les raisons pour lesquelles Pierre Maudet n’a d’autre choix que de démissionner se situent ailleurs. Sur le plan institutionnel, plus précisément. A ce niveau, la faute du conseiller d’Etat a déjà eu de lourdes conséquences. Il a perdu temporairement la présidence du Conseil d’Etat, qu’il devait assumer pour les cinq prochaines années. Du jamais vu. De même, pour éviter tout soupçon d’interférence de sa part dans l’enquête qui le concerne, ses collègues lui ont retiré la charge de la police, de l’Aéroport de Genève ainsi que des relations entre le Département de la sécurité et la justice. Ce remaniement avait d’abord pour but de circonscrire l’incendie et permettre au Conseil d’Etat de retrouver un peu de sérénité. Néanmoins, ces changements impliquent un surcroît de travail pour les conseillers d’Etat qui ont hérité des responsabilités qui étaient auparavant celles de Pierre Maudet. Ces changements-là ont été faits à la fois dans une certaine concertation mais aussi dans la précipitation. Combien de temps cela pourra-t-il durer? Nul ne le sait. Est-ce tenable? Non. L’enquête ne va probablement pas trouver d’issue avant l’année prochaine. Cela fera déjà plusieurs mois, dans le meilleur des cas, que les responsabilités de Pierre Maudet auront été assumées par d’autres. Il y a fort à parier que ce remaniement induira également des changements de cap pour les politiques concernées, puisque chaque conseiller d’Etat a sa propre manière de faire.

Les soutiens de Pierre Maudet tablent sur un non-lieu dans le volet judiciaire, certains que toute l’affaire sera alors réglée. C’est bien évidemment faux. Dans quelle mesure Pierre Maudet pourra récupérer ses anciennes attributions s’il devait être blanchi par la justice? Plusieurs de ses collègues confient, discrètement, leurs doutes. Après avoir menti aux institutions et perdu en crédibilité, l’élu pourra-t-il reprendre la présidence du gouvernement comme si de rien n’était? Rien n’est moins sûr. Tout cela provoque d’importants séismes sur le plan institutionnel. Car tous ces changements impliquent du travail en plus. Les employés qui avant devaient loyauté à leur magistrat en la personne de Pierre Maudet doivent-ils désormais faire preuve de loyauté envers leur nouveau supérieur, quitte à renier la politique mise en place ces dernières années par son prédécesseur? Et au risque de devoir répondre de cette «trahison» si Pierre Maudet devait plus tard reprendre les rênes des services concernés?

De surcroît, la médiatisation de l’enquête et ses avancées contribuent à fragiliser l’action de Pierre Maudet. On peut bien évidemment regretter que des éléments qui devraient être confidentiels soient transmis aux journalistes, augmentant la confusion quant au comportement de l’élu. Mais enfin, c’est une réalité. La presse ne va pas cesser du jour au lendemain de traiter ce sujet. C’est son rôle que de couvrir cette affaire et faire état des informations en sa possession, quoi qu’on en pense. Les dernières semaines ont démontré que les médias ne vont pas arrêter de creuser dans la politique de Pierre Maudet pour éventuellement découvrir des liens troubles avec ses fameux amis libanais. Ce d’autant plus que Pierre Maudet n’a, à ce jour, jamais précisé les raisons de son voyage à Abu Dhabi, situation qui le met à la merci des hypothèses les plus saugrenues.

Alors, encore une fois, il ne s’agit pas de juger l’homme, ni de remettre en question le travail acharné qu’il a réalisé en faveur de la République genevoise. Mais l’homme d’Etat qu’il est ne peut pas faire l’impasse sur les conséquences institutionnelles de sa situation. Lui qui, durant toutes ces années, a œuvré dans le but de proposer des réformes importantes ne peut pas se satisfaire d’une congestion politique. Tout son discours de Saint-Pierre pour la présente législature était d’ailleurs centré sur la nécessité de dépasser les blocages partisans pour que Genève puisse aller de l’avant. Pierre Maudet doit démissionner, afin que le Conseil d’Etat puisse retrouver de la sérénité. Alors certes, une campagne électorale devra avoir lieu pour le remplacer, créant forcément des remous politiques. Mais cette perspective donnera au Conseil d’Etat de la visibilité quant à la durée de cette phase temporaire de réorganisation de crise des départements. La personne qui succédera à Pierre Maudet pourra dès lors permettre un remaniement plus profond des départements, déchargeant ainsi les conseillers d’Etat qui doivent aujourd’hui assumer une charge de travail bien supérieure à ce à quoi ils s’attendaient lors de la répartition des tâches.

Et même si une élection complémentaire agitera les esprits, une fois terminée, le Conseil d’Etat aura alors toute latitude pour mettre en œuvre son programme de législature sans devoir palier constamment à l’incertitude d’une affaire dont l’issue demeure bien incertaine. Le pari de Pierre Maudet de se maintenir au gouvernement dans la situation qui est la sienne a bien trop de conséquences sur le plan institutionnel pour qu’il soit tenable. De plus, si malgré sa combativité, Pierre Maudet devait être obligé de démissionner dans quelques mois, son avenir politique serait alors dangereusement compromis. En quittant ses fonctions maintenant et pour le bien de la République, ce sacrifice personnel pourrait peut-être lui octroyer un regain d’estime populaire qui contribuerait, dans quelques années, à son retour aux affaires publiques. Démissionner n’est évidemment pas un choix facile, mais c’est le seul qui redonnerait un tant soit peu de sérénité à des institutions qui, si elles ne sont pas totalement bloquées, sont à tout le moins fortement impactées par toute cette histoire. – (Grégoire Barbey)

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