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L'ascenseur social suisse est-il vraiment en panne ?
« L'ascenseur social est bloqué » : la formule est devenue un lieu commun du discours politique. En Suisse, les chiffres racontent une histoire plus nuancée — et plus intéressante — que le slogan. Ce qui menace vraiment la mobilité n'est pas là où on le cherche.
Tarif lecture 6 min · La rédaction ·
Il y a des phrases qui dispensent de réfléchir. « L'ascenseur social est en panne » en fait partie. On la prononce, tout le monde hoche la tête, et le débat est clos avant d'avoir commencé. Le problème, c'est qu'en Suisse, elle est en grande partie fausse — et que cette fausseté empêche de voir les vrais dangers.
Ce que disent les chiffres
Les comparaisons internationales sont têtues : la mobilité intergénérationnelle des revenus est plus élevée en Suisse que dans la plupart des pays européens, y compris certains pays nordiques souvent cités en modèle. Autrement dit, le lien entre ce que gagnaient vos parents et ce que vous gagnerez est, ici, plus lâche qu'ailleurs. Un enfant de milieu modeste a statistiquement plus de chances de s'élever en Suisse qu'en France, au Royaume-Uni ou aux États-Unis.
La raison la plus souvent avancée par les chercheurs tient en un mot : la formation duale. Le système d'apprentissage, qui mène de l'atelier au CFC puis, par les passerelles, jusqu'aux hautes écoles spécialisées, offre une voie de promotion qui ne dépend ni du diplôme des parents ni de leur capital culturel. On peut, en Suisse, devenir cadre en ayant commencé par un apprentissage. Ce n'est pas une exception romantique, c'est un parcours banal — et c'est précisément ce que beaucoup de pays nous envient.
Pourquoi le slogan résiste quand même
Si la mobilité fonctionne mieux qu'ailleurs, pourquoi le sentiment de blocage est-il si répandu ? Parce que « mieux qu'ailleurs » ne veut pas dire « pour tout le monde », et parce que trois réalités contredisent l'optimisme des moyennes.
- Le logement. Quand se loger dans les centres économiques engloutit une part démesurée du revenu, l'ascension salariale est en partie confisquée par le loyer. On gagne plus, mais on ne vit pas mieux : l'ascenseur monte, l'immeuble aussi.
- L'école précoce. Les inégalités les plus tenaces se jouent tôt, avant même l'apprentissage : dans l'orientation, dans l'accompagnement scolaire, dans la maîtrise de la langue. À ce stade, le milieu d'origine pèse encore lourdement.
- Le haut du panier. La mobilité est réelle dans le corps de la société, beaucoup moins à ses sommets, où l'entre-soi et les réseaux continuent de jouer.
Ce qu'il faut retenir
L'ascenseur social suisse n'est pas « en panne ». Il fonctionne mieux qu'ailleurs, porté par la formation professionnelle. Mais il grince à l'entrée — l'école des premières années — et il est rogné à la sortie par le coût du logement. Le vrai combat n'est pas de réparer une panne imaginaire, mais de protéger un mécanisme qui marche et d'en corriger les deux angles morts.
La vraie menace : croire au slogan
Le danger du discours de la « panne » n'est pas seulement qu'il est inexact. C'est qu'il démoralise et qu'il désarme. À force de répéter que l'effort ne paie plus, on décourage précisément ceux à qui le système offre encore une voie. Et en cherchant la panne là où elle n'est pas, on néglige d'agir là où le bât blesse vraiment.
Défendre la mobilité sociale en Suisse, ce n'est donc pas importer le catastrophisme d'autres pays. C'est reconnaître un atout réel — la formation duale — et le défendre bec et ongles contre ceux qui, régulièrement, voudraient le dévaloriser au profit du tout-académique. Et c'est mener les deux batailles qui comptent : l'égalité à l'école des premières années, et un logement dont le prix ne dévore pas les salaires. Le reste est un slogan. Les slogans ne font monter personne.
Sources
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