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Servir ou se servir
Entre l'élu qui sert l'intérêt général et celui qui se sert au passage, la frontière n'est pas toujours une question de malhonnêteté. Elle se joue souvent dans de petites choses — une note de frais, un mandat cumulé, un renvoi d'ascenseur — qui, mises bout à bout, disent tout d'un rapport au pouvoir.
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Il y a deux manières d'exercer une fonction publique, et elles tiennent en une seule lettre de différence : servir, ou se servir. La formule est facile, mais elle recouvre une vérité exigeante. Car la ligne entre les deux ne passe presque jamais par la corruption caractérisée — celle-là est rare, punie, et facile à condamner. Elle passe par mille petites choses ordinaires, dont chacune paraît anodine et dont l'accumulation dessine un caractère.
La zone grise
Le voleur de fonds publics est un cas simple : il est malhonnête, la loi le sanctionne, tout le monde s'accorde à le blâmer. Le vrai sujet est ailleurs, dans la vaste zone grise où rien n'est illégal mais où tout se joue.
La note de frais gonflée « parce que tout le monde le fait ». Le mandat d'administrateur accepté chez celui qu'on est censé réguler. Le poste confié à un proche « parce qu'il est compétent, en plus ». L'invitation, le voyage, l'avantage qu'on accepte sans se sentir acheté. Le renvoi d'ascenseur qui ne dit pas son nom. Aucun de ces gestes ne conduit devant un juge. Chacun se justifie, isolément. Et pourtant, c'est là que se décide si l'on sert ou si l'on se sert.
La question à se poser
Il existe un test simple, que tout responsable public devrait s'appliquer : accepterais-je que cela se sache, en détail, à la une d'un journal ? Si la réponse est oui sans gêne, c'est probablement compatible avec le service de l'intérêt général. Si elle suppose une explication embarrassée, un « il faut comprendre le contexte », un « ce n'est pas si simple », c'est déjà le signe qu'on a glissé du bon côté de la légalité vers le mauvais côté de l'éthique.
Ce test n'a rien de moralisateur. Il découle de la nature même de la fonction : celui qui exerce un pouvoir le fait au nom d'autres, avec des moyens qui ne sont pas les siens. Le pouvoir public est un dépôt, pas une propriété. S'en servir pour soi, même à la marge, même légalement, c'est trahir la nature du dépôt.
Trois garde-fous
- La transparence : ce qui peut être su sans gêne est rarement problématique ; ce qu'on cache l'est souvent.
- La séparation : ne pas être juge et partie, ne pas réguler ce dont on profite.
- La proportion : le pouvoir donne des facilités ; en user pour la fonction, jamais pour le confort personnel.
Pourquoi cela compte plus qu'on ne croit
On objectera qu'il s'agit de peccadilles, et qu'il y a des combats plus urgents. C'est une erreur. Les petits arrangements minent la démocratie plus sûrement que les grands scandales, parce qu'ils sont plus fréquents, plus impunis, et plus contagieux. Chaque « tout le monde le fait » abaisse la norme d'un cran, et le cran suivant devient la nouvelle normalité.
Surtout, ces petits manquements nourrissent le poison le plus dangereux pour une société : le cynisme. Le sentiment, largement répandu, que « tous pourris », que la politique n'est qu'un moyen de se servir, que l'intérêt général est une façade. Ce cynisme est mortel, parce qu'il décourage les honnêtes gens de s'engager et laisse le champ à ceux qui, précisément, veulent se servir. Il se nourrit de chaque note de frais douteuse, de chaque conflit d'intérêts toléré.
L'exemplarité n'est pas un luxe
Voilà pourquoi l'exigence éthique envers les responsables publics n'est pas de la morale à bon marché ni de la chasse aux sorcières. C'est une condition de survie du lien démocratique. Un pays où l'on sert reste un pays où l'on croit en la chose publique. Un pays où l'on se sert devient un pays où plus personne ne croit en rien — et un pays qui ne croit plus en rien est prêt pour tout.
Servir ou se servir : ce n'est pas seulement une question de probité individuelle. C'est, à chaque échelon et chaque jour, ce qui fait qu'une démocratie mérite encore la confiance de ceux qui la composent.
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