Quelles traces laissera la presse numérique?

L'importance des journaux imprimés sur le plan du témoignage historique n'est plus à démontrer. Mais qu'en est-il de la presse numérique, si le papier devait disparaître? L'historien Christophe Vuilleumier analyse cette question.

Je publiais récemment une publication sur un réseau social bien connu, publication contenant un article de presse de la Tribune de Genève daté de 1965 portant sur la traversée de la rade à Genève. Malgré mon commentaire liminaire fort sobre accompagnant la photo dudit article, la publication en question devait connaître un certain succès compte tenu du sujet évoqué…, on s’en serait douté!

Mais là n’est pas la question. Celle-ci réside plutôt dans la nature du média utilisé. Un article de presse, papier, de 1965. Des lignes rédigées il y a 53 ans qui nous parviennent à présent et qui, paradoxe, sont maintenant facebookées. Si la problématique de la traversée de la rade est plus ancienne que les années rebelles, les réactions multiples de ces derniers jours enregistrées sous ce post démontrent que nombre de gens n’ont pas gardé de souvenir de ce passé. Heureusement, le journal papier, certes un peu défraîchit et présentant des traces de moisissure en bas de page, a subsisté et nous permet de nous en souvenir. La question qui se pose, et sur laquelle quelques historiens réfléchissent, est dès lors la suivante. Qu’en sera-t-il dans 53 ans des articles numériques vers lesquels la presse semble inexorablement repoussée ? Les journaux traditionnels sombrent les uns après les autres. Feu L’Hebdo, exit Le Matin… L’ancien chancelier genevois, Robert Hensler, en faisait la funèbre oraison lors de l’ouverture du Salon du livre 2018. Car le danger de perte de mémoire est bien réel. Si le papier résiste au temps durant des décennies, qu’en est-il des formats numériques? Qui peut garantir que les articles publiés uniquement sur le web seront encore accessibles dans 10 ans, 30 ans, 53 ans, et a fortiori dans un siècle? Personne! Les migrations de données posent encore des problèmes, sans parler des serveurs où sont conservées ces informations, ni des questions de dépôt légal dont le respect risque de devenir un casse-tête insurmontable autant qu’un gouffre financier avec l’hyper-numérisation en cours. Un serveur garantirait la pérennité d’une information contre un tirage de 130’000 exemplaires papier sur un siècle? Vraiment?

Faudra-t-il que la presse écrite devienne un artefact obombré derrière une vitrine visitée via des programmes muséaux numériques par des internautes ayant perdu toute mémoire à moyen et long terme pour réagir? Car la presse, au-delà de son caractère d’instantanéité, est un vecteur mémoriel, un espace de conservation de l’information en prise directe avec notre société. Les historiens le savent bien. On ne peut d’ailleurs que regretter la rareté de leurs interventions pour défendre la presse, laquelle constitue pour eux pourtant une source fondamentale, du moins pour les contemporanéistes!

La disparition de la presse papier entérine ainsi une inévitable amnésie, alors même que nos pratiques de communications les plus banales saturent de plus en plus imperceptiblement nos échanges journaliers[1]. Or, chacun d’entre nous a dans son entourage plus ou moins proche un ancêtre frappé de démence sénile, d’Alzheimer ou que sais-je, et peut se rendre compte de ce que l’oubli peut impliquer chez un individu. L’effet ne peut en être que démultiplié dans le corps social. Nous faudra-t-il donc connaître une société dotée d’une mémoire de lémurien, dénuée de perspective historique et donc de projet d’avenir?

N’est-il pas, par ailleurs, étonnant de constater la réaction, politique et populaire, qui sauvait il y a quelques mois la télévision suisse en maintenant la redevance? Un media pourtant au même titre que la presse écrite pour laquelle une solution de financement semble demeurer dans les marges de l’iconoclasme. La polémique va bon train – Le Temps du 18 janvier 2017 publiait ainsi un article de synthèse La presse en détresse (une année déjà) – certains de refuser de financer le privé, d’autres plaidant pour l’indépendance des journalistes, les derniers enfin dansant sur les corps encore chauds des défunts titres en succombant à des technologies alliciantes. La TSR demeure pourtant une entreprise média indépendante fédéraliste gérée selon les principes du droit des sociétés anonymes[2]. Hors-jeu les arguments de préservation de l’indépendance pour la TV pour laquelle Youtube et Netflix auraient pourtant pu venir remplacer Darius Rochebin et Maria Mettral, tout comme les journaux de fonds semblent pouvoir être troqués pour des sites d’informations online. Mais non, tel n’a pas été le choix opéré par les Suisses, fort heureusement. Dégager un financement pour une autre entreprise privée en 2001 n’avait également pas posé plus de problème, lorsque le grounding de Swissair avait coûté à la Confédération quelques 900 millions de francs.

Dégager une solution pour la presse écrite semble ainsi dans le domaine du possible et même du devoir si l’on considère la Constitution fédérale dans laquelle sont inscrites les libertés d’opinion, d’information et des media au même rang que la liberté de conscience et de croyance ou la liberté d’association. Argutie? Peut-être, mais la jungle Internet où pullulent rubriques à deux sous, sites pirates générant des fakes news ou blogs idéologiques ne peut pas garantir l’éthique intellectuelle propre à la profession de journaliste. Dès lors, remplacer des media traditionnels dotés de responsables portant des noms contre des vitrines de pseudo-informations ne semble pas pouvoir respecter ces droits essentiels, ce d’autant plus que ces chausse-trappes exercent inévitablement une concurrence sur des sites plus officiels servis par de véritables journalistes dont les gages risquent de rester aussi virtuels que leurs rubriques….

Et pourtant, des voies pourraient être empruntées, comme la solution du concordat intercantonal romand, laquelle pourrait mettre au diapason les uns et les autres, et dégager un pôle de financement permettant de soutenir des journaux respectant des critères de qualité rédactionnelle, d’indépendance, d’éthique, et de toutes les valeurs que nos autorités voudront bien fixer.

[1] Voir à ce propos Emmanuël Souchier « La mémoire de l’oubli : éloge de l’aliénation. Pour une poétique de « l’infra-ordinaire », Communication&language 2012/2 (N° 172).
[2] https://www.srgssr.ch/fr/qui-nous-sommes/organisation/entreprise/

Christophe Vuilleumier
Président de la Société d’Histoire de la Suisse Romande et membre du Comité directeur de la Société Suisse d’Histoire

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