Les mythes politiques de la Suisse, instruments anti-contestation

Comment les mythes qui régissent la vie sociale et politique en Suisse influencent les forces contestataires.
Grégoire Barbey

La Suisse est un pays fabuleux. C’est même le plus beau de tous les pays. Paix sociale, paix du travail, démocratie semi-directe, formule magique, consensus helvétique, compétitivité, success story économique, plein-emploi… En fait, le système politique suisse repose sur d’innombrables règles non écrites et autant de mythes, qui contribuent à forger une véritable identité nationale, tout en favorisant l’adhésion à un édifice institutionnel et politique dont la remise en question est immédiatement perçue comme une attitude suspecte, pour ne pas dire extrémiste.

La Suisse, c’est aussi le pays des classements, de l’excellence, de l’autoglorification. Si la Confédération se trouve si souvent en tête des «ratings» internationaux en matière de santé, de compétitivité économique, de bien-être, etc., c’est bien la démonstration que nous vivons dans un pays extraordinaire et que nous devons en être fier. De plus, son système politique, réputé pour sa stabilité, est la pierre angulaire de ce grand œuvre qu’est la Suisse, petit pays si attractif qu’il attire des centaines de milliers de travailleurs européens, de demandeurs d’asile, de migrants… Bref, que de réussites dont les pays voisins de la Suisse, membres de l’Union européennes, doivent sûrement envier.

A lire: La Suisse à deux visages, éloge des inadaptés

Pourtant, derrière cette image de carte postale se cache aussi des situations calamiteuses, indignes d’un pays prospère. C’est la Suisse à deux visages, la Suisse du tabou, où la remise en cause du système est un exercice délicat car impopulaire, et cependant si nécessaire puisque ce sont avant tout des mythes qui forgent notre identité et nos certitudes… La Suisse est un Etat particulier, puisqu’il réunit quatre langues et autant de cultures différentes. Pour créer un sentiment d’appartenance à une même communauté de destin, l’importance des mythes est cruciale. Mais c’est aussi ce qui contribue à scléroser le débat, et à tuer dans l’œuf toute velléité contestataire. La Suisse bénéficie autant qu’elle souffre de cette propension à tout graver dans le marbre pour créer un socle immuable qui définirait ce qu’elle est.

La Suisse, petit pays seul contre les autres

Ces mythes ont évidemment la peau dure. La Suisse est souvent perçue par ses citoyens comme un pays indépendant, ne devant sa prospérité qu’à ses propres qualités, à sa relative solitude dans le concert des nations. Là où tant d’autres pays voisins se sont réunis à travers des institutions communes et connaissant pourtant des problèmes graves, la Suisse paraît s’en sortir toute seule et ne doit sa réussite qu’à la volonté d’indépendance de ses habitants. Cette grille de lecture est bien sûre partielle et partiale, parce que l’histoire de ce pays démontre à quel point sa prospérité s’est bâtie avec le concours des autres, des voisins, des étrangers, et que déjà lors de ses premiers balbutiements, c’est bien l’ouverture aux Etats qui l’entouraient qui lui a permis de commercer et donc de fonder les bases de sa prospérité future.

Les politiciens de ce pays ont très bien saisi, consciemment ou non, l’importance de ce folklore propre à la Suisse, pays indépendant, pays résistant face aux grandes puissances agrégées en conglomérats. Alors la politique n’est pas avare en symboles pompeux pour rappeler combien la Suisse est un Etat extraordinaire, et à quel point ses habitants sont de fiers guerriers ne devant leurs victoires qu’à eux-mêmes. La perpétuation de ce véritable roman national a pourtant des conséquences paradoxales: en faisant de la Suisse un Etat totalement indépendant des autres, ce mythe contribue à l’isoler, identifiant tout ce qui provient de l’étranger comme un danger potentiel. Ce n’est pas par hasard si tant de partis en Suisse sont confrontés à d’importantes contradictions.

Epousant à la fois un discours libéral économiquement et conservateur du point de vue des traditions, le Parti libéral-radical est un exemple parmi d’autres. Ses représentants sont bien conscients qu’une part importante de la prospérité de la Suisse est fondée sur les échanges commerciaux avec l’étranger. C’est le cas de son principal partenaire commercial, l’Union européenne, destination d’environ 55% des exportations helvétiques. Mais ce libéralisme économique, dépendant de l’étranger, se heurte au conservatisme des traditions, qui de son côté colporte le mythe d’une Suisse seule contre les autres pays, ne pouvant compter que sur elle-même. C’est un sacré paradoxe. Si l’Union européenne est aujourd’hui un gros mot en Suisse, ce n’est pas par hasard. Mais cela crée aussi des tensions difficiles à résoudre, tant le mythe qui préside à cette situation est compliqué à édulcorer.

Des mythes qui marginalisent toute forme de contestation

L’indépendance de la Suisse face aux autres est un mythe parmi tant d’autres. La Confédération moderne repose aussi sur d’autres concepts, notamment la paix sociale, la paix du travail et la démocratie semi-directe. La paix du travail, par exemple, est très particulier. Il s’agit de conventions passées entre syndicats et patronat en 1937, qui ont donné naissance aux fameuses conventions collectives de travail qui régissent de nombreux aspects des rapports entre employeurs et employés dans de nombreux secteurs économiques (de loin pas tous). Le corollaire de cette paix du travail, c’est la renonciation à des mesures de lutte comme la grève du côté des employés et la fermeture provisoire d’une entreprise par exemple du côté des employeurs.

La paix du travail est un concept particulièrement intéressant, déjà par sa dénomination. Ce n’est pas parce que la Suisse, grâce à son système de conventions collectives basées sur le dialogue entre syndicats et patronat, ne connaît notamment pas de grèves générales qu’il n’y a pas de conflits du travail. En fait, avec les années, la paix du travail est devenue tant pour les syndicats que pour le patronat un instrument coercitif. Chacun y fait référence selon ses besoins pour casser toute velléité de contestation. Lorsque, par exemple, les acteurs d’une branche économique exigent des modifications des conventions collectives, il n’est pas rare d’entendre un syndicaliste rappeler la notion de la paix du travail. L’inverse est également vrai.

A regarder: Quand je serai vieux, je serai pauvre

L’analyse est quelque peu sommaire et mériterait sans doute un ouvrage entier pour démontrer à quel point la paix du travail est aujourd’hui une notion qui participe à marginaliser la contestation du système. C’est pourtant le cas. Dotée d’un code du travail très libéral, la Suisse connaît aussi ses conflits professionnels, mais ceux-ci se terminent rarement dans la rue.

Il en va de même de la paix sociale, qui ne repose sur aucune règle écrite d’ailleurs, mais qui est souvent invoquée pour rappeler combien la Suisse est un pays qui ne laisse personne sur le trottoir. Ce qui, malheureusement, est loin d’être vrai. En témoignent l’augmentation des disparités économiques, l’appauvrissement des retraités (un tiers s’exporte à l’étranger une fois l’âge de la retraite atteint!), la hausse quasi-inéluctable des prestations sociales, etc.

La rue n’est pas un lieu de lutte politique en Suisse

La place de ces mythes prend tout son sens en y ajoutant la démocratie semi-directe pratiquée en Suisse. Les citoyens votent au minimum quatre fois par an sur des sujets nationaux, et autant sur des questions communales et cantonales. C’est dire si la politique occupe une place importante dans la vie des Suisses, même si le taux de participation n’est pas toujours au rendez-vous. Le système politique suisse est d’une richesse indéniable, basé sur un équilibre plutôt sain de contre-pouvoirs, tant du point de vue du parlement que des décisions populaires. C’est aussi, vu de l’extérieur, un modèle fascinant. Combien de pays étrangers ont interprété le vote des Suisses sur certains sujets comme contraires à leurs propres intérêts? Lorsque les citoyens s’opposent par exemple à l’octroi de six semaines de vacances par année, les autres pays s’interrogent.

Ce n’est pourtant guère surprenant. Même si récemment, l’issue de certaines votations a surpris, le système politique suisse repose lui aussi sur ses propres mythes. Il en va ainsi par exemple de la formule magique. De quoi s’agit-il? D’une règle non écrite qui régit la composition du Conseil fédéral. Les trois plus grands partis ont le droit chacun à deux représentants, le quatrième a le droit à un conseiller fédéral. Ce qui se traduit par deux conseillers fédéraux membres de l’UDC, deux du Parti socialiste, deux du Parti libéral-radical et un membre du Parti démocrate-chrétien à l’heure actuelle.

C’est dire si la Suisse possède un système qui lui est propre, puisqu’au sein de ses exécutifs communaux, cantonaux et fédéral, la cohabitation est un élément constitutif du modèle de gouvernance helvétique. Un élément indispensable pour former le fameux consensus suisse qui est si cher à son modèle politique. Le tout repose de plus sur le principe de collégialité, qui implique qu’un membre d’un exécutif ne doit pas prendre la parole pour remettre en question une décision prise à la majorité du collège.

Pour faire simple, si par exemple les représentants du Parti socialiste défendent une position différente de celle qui a été adoptée au sein du Conseil fédéral, les conseillers fédéraux socialistes doivent mettre leur poing dans la poche. L’ancien conseiller fédéral UDC Christoph Blocher avait la fâcheuse tendance de faire fi de cette règle. Il en a eu pour ses frais, puisqu’il a été éjecté du Conseil fédéral de façn totalement inédite en Suisse, l’Assemblée fédérale lui préférant une autre membre de son parti, Eveline Widmer-Schlumpf, conduisant à un schisme du parti, avec la création du Parti bourgeois-démocratique.

Là aussi, l’analyse se veut volontairement résumée. Ce qu’il faut toutefois comprendre, c’est que cette dynamique, qui a d’indéniables qualités, participe aussi à la relative stabilité politique de la Suisse. En fait, cela permet aussi de réduire à sa portion congrue toute forme de contestation durable et organisée. Ce n’est pas par hasard si en Suisse, les manifestations d’ampleur sont très rares. La rue n’est pas, ou n’est plus, le lieu des luttes politiques. Les citoyens sont appelés à se prononcer si souvent sur des enjeux importants ou mineurs, qu’il semble presque illusoire de voir encore des mobilisations conséquentes se concrétiser pour influencer sur le cours des événements.

Pas de contestation ne veut pas dire pas de problèmes

Ce n’est pas parce que la lutte politique en Suisse se trouve corsetée par de nombreuses règles non écrites, mythes ou autres fonctionnements institutionnels que la situation du pays ne mérite pas d’être questionnée. Bien au contraire. La Suisse possède une immense richesse politique et son système est d’une rare qualité en comparaison internationale. Toutefois, la Suisse a aussi le défaut de ses qualités. Par la mystification permanente de ses particularismes, le pays a la mauvaise habitude de ne se concentrer que sur ses réussites, laissant dans l’ombre les situations sociales qui se détériorent.

Cela participe aussi à l’émergence de tabous. Ici, évoquer l’argent est mal perçu. Pourtant, des dizaines de milliers, pour ne pas dire des centaines de milliers de Suisses rencontrent aujourd’hui des difficultés financières non négligeables. Remettre en question ce qui fait l’indéniable success story de la Suisse, c’est presque un acte de trahison. Cette propension à tout conceptualiser, à tout mystifier a la fâcheuse tendance de réduire le débat à de simples questions binaires: si la Suisse a aussi ses difficultés, c’est d’abord la faute de l’étranger, pour ne citer que cet exemple.

Les transformations et réformes politiques prennent du temps en Suisse. Souvent des décennies. Ce temps est long, trop long. Il assure pourtant une certaine stabilité institutionnelle, mais contribue aussi à cacher ce qui ne va pas. La Suisse est bel et bien un pays fabuleux, mais ses nombreuses qualités ne doivent surtout pas occulter les problèmes qui existent et grandissent dans l’ombre. Il faut garder à l’esprit quelles sont les contradictions de notre pays pour pouvoir démystifier ce qui doit l’être afin de briser des tabous qui empêchent de mener un débat et une réflexion profonde des changements que la Suisse doit aussi opérer dans l’intérêt de ses citoyens.

En Suisse, la véritable lutte commence sans doute par-là: briser ces statues aux pieds d’argile qui cachent l’horizon et empêchent toute forme de contestation légitime d’un système qui a lui aussi ses imperfections.

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3 réponses sur “Les mythes politiques de la Suisse, instruments anti-contestation”

  1. Bonjour,
    Merci pour cette article, même si je le trouve trop léger, et rédigé à travers un prisme idéologique voulant qu’une opposition systématique au consensus (ou au libéralisme, vous naviguez entre les deux?) soit par nature justifiée.
    Retirez dans le texte les partis pris de langage comme “situations calamiteuses”, “indignes”, “tabous”, “scléroser”, “mythes..”, non détaillés et disqualifiés par leur exagération, et il reste la description d’une organisation politique Suisse qui a trouvé les ressorts d’une prospérité reconnue et en phase avec les aspirations de ses citoyens.
    A mon sens le titre n’est pas démontré; la croyance infondée, dans ce cas, est de penser que ces prétendus “cotés obscurs” de l’organisation helvétique sont avérés et ne nécessitent pas d’explication.
    C tant Françis, travaillant en suisse et ayant vécu en suisse de nombreuses années, je peux admettre ne pas avoir toutes les clefs pour débattre en profondeur de ce sujet, mais je soulignerai que la répartition des richesses entre les jeunes et les anciens est infiniment plus calamiteuse au delà de votre frontière, là ou la place accordée à la contestation et au blocage doivent vous donner envie de vous expatrier.
    A bientôt donc.
    JàF

  2. bLbanalyse est quelque peu sommaireb et bLà aussi, lbanalyse se veut volontairement résuméeb, c’est très bien, continuez comme ç et posez vous des question différentes. Un seul exemple : si l’Union Européenne est un gros mot aujourd’hui en Suisse, c’est peut-être dû aussi au fait que l’Union Européenne d’aujourd’hui n’est plus la même qu’en 1992 et qu’elle a déC’u beaucoup des “jeunes” qui avaient voté oui à l’époque ( j’étais moi-même une fan de l’EU ). En 1992, les journalistes, les faiseurs d’opinion, les gourous et autres spécialistes nous expliquaient que le non avait gagné grâce aux vieux, les jeunes, les modernes, les progressistes étant tous pour le oui (même analyse que pour le Brexit !). Or, depuis, beaucoup des vieux de l’époque doivent être passés à meilleure vie et les jeunes doivent avoir changé d’avis au vu des chiffres d’opposition actuelles. La délusion est politique, tout le monde est content de pouvoir voyager avec une seule monnaie et à bas prix dans toute l’Europe, mais on oublie tout ce qui est allé avec : perte des pouvoirs politiques et économiques dans les Pays de l’EU et soumission aux dictats internationaux . Seule la génération Erasmus a profité de cela et maintenant elle est…au chômage !

  3. Dans votre blog vous invitez notre commentaire sur les instruments anti-contestataires suisses, alors le voila concernant la liberté d’expression sans autorisation dans les gares CFF…
    bPécher par le silence quand ils devraient protester rend les gens lâches.b
    La cause contre les CFF: bLa liberté dbexpression sans autorisation dans les garesb a pris 18 mois et plusieurs milliers de francs depuis, en décembre 2015, les éjections de la gare Cornavin non-enregistrées et sous menaces. Elle est finalement arrivée à la mi-mai 2017, bdésormais gardée à jugerb, devant le tribunal administratif fédéral. Et pas un pip de plus dans les presque quatre mois depuis. Sans protestation ce silence nous rendrait lâches toute en annonçnt le début de la fin de nos libertés dbexpression. Est-ce-que le tribunal administratif fédéral fait ainsi correctement son travail? Ou pratique-t-il sournoisement l’omerta contre la liberté d’expression? Et pour quelle raison?
    Malcolm Ritchie
    Grand-Montfleury 52
    1290 Versoix
    022 755 38 62

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