Suisse · L'éditorial
Le mythe du plein emploi
La Suisse affiche l'un des plus bas taux de chômage d'Europe et se raconte volontiers au « plein emploi ». Le chiffre est vrai. Ce qu'il cache l'est aussi : sous-emploi, fins de droits, travailleurs pauvres. Un taux flatteur n'est pas une politique sociale.
Tarif lecture 5 min · La rédaction ·
C'est un chiffre dont la Suisse est fière, et elle a quelques raisons de l'être : un taux de chômage parmi les plus bas d'Europe, souvent autour de deux à trois pour cent. De quoi parler de « plein emploi » et clore, là encore, le débat avant qu'il ne s'ouvre. Sauf qu'un taux n'est pas une réalité : c'est une mesure, et une mesure dépend de ce qu'on décide de compter.
Deux thermomètres, deux températures
La Suisse a la particularité d'avoir deux taux de chômage, et ils ne disent pas la même chose.
Le premier, celui du SECO, ne compte que les personnes inscrites dans un office régional de placement. C'est le chiffre bas, celui qu'on cite. Le second, celui du BIT (Bureau international du travail), issu d'une enquête et fondé sur une définition internationale, compte aussi ceux qui cherchent un emploi sans être ou sans être plus inscrits. Il est structurellement plus élevé, souvent proche du double.
Aucun des deux n'est faux. Mais choisir de ne citer que le plus flatteur, ce n'est pas de la statistique, c'est de la communication. Le premier réflexe, face au « plein emploi », est donc de demander : mesuré comment ?
Ce que le taux ne voit pas
Même le meilleur taux de chômage ignore, par construction, plusieurs réalités.
- Le sous-emploi. Des personnes qui ont un travail mais voudraient travailler davantage, coincées dans des temps partiels subis. Elles comptent comme « occupées ».
- Les fins de droits. Ceux qui, après épuisement des indemnités, sortent des statistiques du chômage sans avoir retrouvé d'emploi. Statistiquement, ils disparaissent. Réellement, ils sont toujours là, souvent à l'aide sociale.
- Les travailleurs pauvres. On peut, en Suisse, travailler à plein temps et ne pas s'en sortir, quand le loyer et les primes d'assurance-maladie absorbent l'essentiel du salaire. Le plein emploi ne dit rien de la qualité de cet emploi.
La bonne question
« Combien de personnes sans travail ? » est une question utile. « Combien de personnes vivent décemment de leur travail ? » en est une autre, et c'est celle qui devrait guider une politique sociale. Un pays peut être au plein emploi statistique et compter des dizaines de milliers de gens qui travaillent sans en vivre.
Pourquoi le récit est confortable
Le « plein emploi » est un récit qui arrange. Il dispense d'agir : si tout le monde ou presque a du travail, à quoi bon se pencher sur les conditions de ce travail ? Il flatte : c'est la preuve d'un modèle qui marche. Et il déplace la responsabilité : celui qui n'a pas d'emploi, dans un pays au plein emploi, devient forcément un peu responsable de son sort.
C'est là que le mythe devient nuisible. En transformant un indicateur en jugement moral, il rend invisibles ceux qu'il ne compte pas, et suspects ceux qu'il compte mal.
Notre position
Il ne s'agit pas de nier une réussite réelle : le marché du travail suisse fonctionne mieux que la plupart. Il s'agit de refuser qu'un bon chiffre serve d'oreiller. Une politique sérieuse regarde les deux taux, pas un seul ; elle suit les fins de droits au lieu de les perdre de vue ; et elle mesure la pauvreté laborieuse aussi attentivement que le chômage. Le plein emploi n'est pas un point d'arrivée. Au mieux, c'est un point de départ — celui à partir duquel commencent les vraies questions.
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