Interdiction de la burqa: un pansement sur une jambe de bois

L'interdiction de la burqa est un faux problème en Suisse.
Grégoire Barbey

Interdire la burqa, c’est affirmer nos valeurs, disent ceux qui plaident pour cette mesure. Je crois pour ma part que c’est tout le contraire. Pourquoi l’interdirions-nous maintenant? Pourquoi, s’il s’agit de nos «valeurs», ne pas l’avoir fait préalablement? La réponse est simple: parce que la burqa n’a jamais été, en Suisse, un problème. Et ne l’est toujours pas. Si une telle interdiction devait être promulguée, elle n’aurait d’impact que sur une très faible minorité de femmes. Le symbole sera bien plus fort que l’effet concret de cette mesure. Comme l’a été, auparavant, l’interdiction des minarets. Je ne me fais guère d’illusion, la burqa sera sans doute interdite lorsque nous voterons sur ce sujet.

Je persiste néanmoins à penser que cela ne servira strictement à rien. Nous voulons interdire la burqa pour défendre nos soit-disant valeurs, mais nos valeurs, justement, c’est de laisser à chacun la possibilité de vivre sa foi de façon individuelle. Le prétexte de libérer les femmes est un bel enfumage intellectuel. Nous ne modifierons pas les références et l’identité de ces personnes par la coercition. Nous n’imposerons pas nos valeurs par la seule répression. C’est une chimère que de le penser. Bien sûr, je n’ai aucune espèce de sympathie pour la burqa, ce tissu qui nie le corps de la femme, l’emprisonne. Mais la liberté est un bien qui se conquiert de haute lutte.

Je veux dire par-là qu’aucune femme qui se verra interdire de porter la burqa, si elle y croit, n’aura l’impression d’être «libérée» par cette mesure. Pour les femmes qui sont obligées de la revêtir, nos autorités doivent continuer d’informer ces personnes qu’en Suisse, elles ont des droits, que des structures existent pour les protéger et faire respecter leur intégrité, et qu’en aucune façon qui que ce soit peut leur imposer de s’habiller de telle ou telle manière contre leur volonté. Evidemment, je sais aussi qu’il y a la pression sociale, identitaire qui joue un rôle et les pousse peut-être à accepter. Je crois que sur ce point, une interdiction n’aura aucun effet, car elle sera vécue par ces personnes qui croient aux préceptes qui justifient le port de la burqa comme une atteinte à leur identité.

En interdisant la burqa, nous ne réglerons aucun problème. Mais nous enverrons un symbole fort au reste du monde, un symbole qui marquera l’histoire de notre pays. Oui, face à la menace terroriste, face à la radicalisation de certains individus qui se laissent endoctriner par des fanatiques qui prêchent la supériorité du néant sur la vie, l’histoire nous jugera par nos actes, et si nous cédons au danger en reniant nos valeurs, alors nous aurons perdu. Nous traversons une époque difficile, une époque où les idées sont en guerre, où la barbarie, à nouveau, tente de déstabiliser les nations qui consacrent la liberté aux individus de disposer d’eux-mêmes. Pour moi, la burqa n’est pas le problème, parce que nous ne réformerons pas de l’extérieur les valeurs et les préceptes de ces pays où se pratique l’islam de cette manière. C’est aux musulmans de trouver leur chemin et, s’ils en décident ainsi, de modifier leur interprétation qu’ils se font de leur livre sacré.

Nous, Européens, nous, Suisses, nous n’aurons jamais la capacité d’imposer nos vues à ces peuples. Nombreux sont ceux qui estiment qu’il y a aussi dans notre pays une guerre de civilisation. Je n’y crois pas. Du moins, la situation est bien différente des pays voisins. Je veux dire à l’interne, et je n’entends pas affirmer que nous ne courrons aucun risque face à la radicalisation et au terrorisme. Mais en Suisse, il y a encore une paix sociale qui aujourd’hui fait défaut à certains Etats qui nous entourent. Notre défi, c’est de combattre le terrorisme et les idéologies meurtrières sans nous renier. Nous devons continuer à garantir le socle de notre édifice social: la liberté des individus de disposer d’eux-mêmes dans la mesure où ils n’atteignent pas à l’intégrité d’autrui. Gardons la tête froide et attaquons-nous aux causes sans fouler aux pieds nos valeurs.

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