Deuxième vague de coronavirus: le pari risqué de la Suisse

La Confédération cherche le bon équilibre entre mesures sanitaires restrictives et sauvegarde des intérêts économiques.
Grégoire Barbey

Les autorités suisses l’affirment depuis quelques jours: la recrudescence des cas de personnes positives, des hospitalisations et dans une moindre mesure des décès en lien avec le coronavirus démontre que le pays affronte aujourd’hui une deuxième vague épidémique. Ce retour en force du virus, bien que controversée pour certains, était considéré comme une évidence par une majorité de scientifiques et de décideurs politiques. La saison froide devait marquer le retour des contaminations, pour tout un tas de raisons dont certaines demeures obscures. Mais pas aussi tôt, et pas aussi brusquement. Du moins les autorités feignent-elles la surprise. Cette reprise de l’épidémie s’observe certes dans toute l’Europe ou presque, mais la dégradation de la situation en Suisse est encore plus marquée.

Le conseiller fédéral Alain Berset l’a résumé lors d’une conférence de presse: la Suisse était encore il y a trois semaines l’un des Etats où la situation semblait le plus sous contrôle. Aujourd’hui, elle figure parmi les pays où la situation est la plus fragile. Face à l’urgence de la situation, le Conseil fédéral demeure attentiste. Malgré une harmonisation jugée timide de certaines mesures à l’échelle du pays, le gouvernement a décidé de ne pas prendre de nouvelles décisions avant mercredi 28 octobre, s’appuyant sur les cantons pour agir si nécessaire. Les sept sages veulent d’abord voir les effets des mesures prises dimanche 18 octobre sur les données épidémiologiques. En résumé, on ne peut plus attendre devant l’urgence mais il est urgent d’attendre. Une stratégie que la task force scientifique de la Confédération désapprouve de plus en plus clairement. Pour ces experts, les mesures actuelles ne suffiront pas. Pis: à ce rythme, soit un doublement des contaminations et des hospitalisations chaque semaine, la saturation des soins intensifs en Suisse pourrait intervenir entre le 5 et le 18 novembre.

Les cantons les plus touchés ont donc pris tout un train de mesures, plus ou moins similaires, chacun de leur côté. Et bien souvent, les autorités locales l’ont reconnu: face à l’arbitrage entre l’impératif sanitaire et économique, elles ont choisi une voie médiane, un compromis. Les mesures auraient dû être plus strictes, mais la survie de nombreux secteurs d’activité étant menacée, il s’agit de pondérer le risque.

C’est le pari de la Suisse. Agir de façon proportionnée en comptant sur la responsabilité individuelle pour adopter les comportements qui permettront de ralentir la circulation du virus. Comme le rappelle souvent le professeur Didier Pittet, ce n’est pas le virus qui circule, mais ce sont les gens. A eux de prendre les dispositions pour réduire leur vie sociale au maximum en-dehors du travail pour réduire les contaminations.

Mais derrière les éléments de langage du Conseil fédéral et des cantons, il semble qu’une autre réalité se fasse jour: les autorités sont divisées quant aux mesures à prendre. Le premier lockdown partiel de ce printemps a laissé des traces dans les esprits. Les milieux économiques ne veulent pas revivre une situation comparable. Vivre avec le virus, c’est le nouveau mantra politique. Au fur et à mesure des nouvelles restrictions annoncées par les autorités, la maxime ressemble davantage à «continuer à travailler avec le virus», en sacrifiant tout le reste ou presque.

L’auteur de ces lignes ne prétend pas savoir ce qu’il faut faire. Loin de là. La situation est tellement compliquée. Les arbitrages sont si délicats. Il faut être d’une infinie prétention pour savoir quel est le bon chemin à prendre, et quelque part, la volonté affichée de la Suisse de trouver un équilibre entre restrictions et prises de risque paraît être la plus raisonnable. Malheureusement, il ne s’agit rien d’autre que d’un pari, dont les conséquences pourraient être amères. Ne pas prendre les mesures qui s’imposent suffisamment tôt, c’est aussi prendre le risque, si la situation échappe complètement aux autorités, de devoir appliquer des restrictions plus strictes encore et pendant plus longtemps pour reprendre le contrôle.

Il faut rappeler que de nombreux hôpitaux, dont Genève, ont déjà décidé de réduire voire de supprimer les opérations électives. Cette réalité implique pour les patients une souffrance supplémentaire. Bien sûr, les opérations électives n’ont pas de caractère urgent. Mais une personne qui devait se faire opérer parce qu’elle a mal au quotidien depuis des mois et que son confort est largement réduit devra rester dans cette situation pendant de longues semaines encore. Cette personne n’a pourtant pas contracté le virus, mais face au danger d’une saturation des hôpitaux, elle est privée de son opération pour l’instant et doit endurer. Ce n’est pas juste. La prochaine étape, si les hôpitaux devaient être surchargés, c’est le décès de patients atteints d’autres affections (infarctus, thrombose, etc.) qui auraient pu être sauvés en temps normal. Et ça, ça concerne potentiellement tout le monde. Les accidents sont par nature imprévisible. C’est cette accessibilité aux soins qui est menacée par la pandémie, et c’est ce qui justifie le respect de mesures certes désagréables mais Ô combien nécessaires.

Le Conseil fédéral s’appuie sur la responsabilité individuelle et la capacité des Suisses à se montrer raisonnables face à ce danger. A-t-il raison? C’est un pari risqué. S’il s’avère gagnant, alors les Helvètes auront de quoi être fiers. Mais s’il devait échouer, il faudrait alors constater l’échec de notre société à prendre soin des autres. En définitive, un tel constat serait peut-être encore plus dramatique qu’une surcharge des hôpitaux. Parce que contrairement à la pandémie qui finira par être vaincue, reconstruire notre société sur un tel constat d’échec pourra être encore plus périlleux que la crise économique qui va suivre.

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Une réponse sur “Deuxième vague de coronavirus: le pari risqué de la Suisse”

  1. Article intéressant. Pour ma part, je trouve que la stratégie des cantons est la bonne, malgré la relative disparité des mesures. Je suis frappé en revanche par l’impréparation et la panique de nos politiques, car le vrai problème n’est pas le virus (Dont le taux de mortalité en Europe est assez bas, légèrement supérieur à une grippe sévère), mais bien la surcharge hospitalière, le manque de personnel et la fatigue des soignants. D’ailleurs à Genève, pour les remercier, on diminuera de 1% le salaire des soignants. En mars, on ne pouvait que constater l’impéritie et l’incurie de nos politiciens (manque de masques, de respirateurs, de matériels, de médicaments, de personnels, etc.). Les réponses ont été principalement d’ordre communcationnel et technologique, ce qui a coûté plusieurs dizaines de millions. Aujourd’hui, on est mieux équipé, mais le manque de personnel, de lits, de traceurs va se faire ressentir. On ne peut se prendre qu’à nous-mêmes d’avoir choisi comme gouvernants des experts, technocrates et autres progressistes qui, la queue entre les jambes, agissent dans la précipitation et écoutent de pseudo-experts qui auraient mieux fait de rester dans leur laboratoire. Enfin, et je sais que ça peut paraître discutable sur un plan éthique, mais pourquoi ne pas protéger en priorité les personnes vulnérables? Pourquoi refuser de s’en remettre à la responsabilité individuelle tout en prenant des décisions minimales (que certaines entreprises n’ont pas toutes prises en septembre) comme le télétravail ou la protection des personnes vulnérables?

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