Bilan intermédiaire une année après le semi-confinement

Les lourdes restrictions des libertés sont entrées en vigueur il y a exactement un an, le 16 mars 2020. L'occasion de revenir sur une année folle et d'en tirer de premiers enseignements qui seront utiles pour la suite.
Grégoire Barbey

Joyeux anniversaire au semi-confinement! Voilà une année, le 16 mars 2020, que les restrictions sanitaires visant à réduire la mobilité de la population au strict minimum entraient en vigueur dans un pays sidéré. Quelques jours plus tôt, c’est le conseiller fédéral Alain Berset qui annonçait ces mesures dans un discours qui a marqué les esprits, appelant toutes les citoyennes et les citoyens à «ralentir le rythme de la société» pour combattre la propagation du coronavirus. Face à l’urgence de la situation, face à l’inconnu, les Suissesses et les Suisses ont joué le jeu, malgré des mesures moins contraignantes que dans d’autres pays. Dans un esprit de solidarité, chacune et chacun a tenté de respecter au mieux les nouvelles règles. Distanciation spatiale, hygiène des mains, assignation à domicile autant que possible, généralisation du télétravail… Il y avait, durant cette première phase de la pandémie, une énergie positive malgré les sacrifices à consentir pour lutter contre un virus dont on ne savait alors vraiment rien ou presque. Ce positivisme se traduisait notamment par les applaudissements adressés au personnel de santé pour les encourager et les soutenir devant les difficultés de leur activité.

Si les premières semaines qui ont suivi ces restrictions de liberté inédites permettaient de croire que la Suisse sortirait plus unie de la crise, le premier anniversaire du semi-confinement pousse à dresser un bilan nettement plus contrasté. Une année s’est écoulée et la solidarité qui prévalait au début a laissé place à la lassitude, à l’incompréhension, à la colère et à l’impatience. Fatigués des restrictions sanitaires, les Suisses ne cachent plus leur mécontentement. La pandémie a agi comme un révélateur des vulnérabilités de nos sociétés occidentales, et la Suisse n’échappe pas à ce constat.

Une communication difficile à comprendre

A situation exceptionnelle, réactions exceptionnelles. Au départ, toute la société était au diapason avec les décisions du Conseil fédéral. Certes, quelques voix s’élevaient contre les mesures sanitaires, mais elles étaient circonscrites à une extrême minorité. La majorité soutenait l’action des autorités, et les sondages montraient une forte adhésion de la population aux restrictions de liberté.

Mais c’était sans compter quelques couacs dans la communication officielle. Il y a d’abord eu le cas particulier des masques: étaient-ils efficaces dans la lutte contre la propagation du virus? Non, assurait l’Office fédéral de la santé publique. Elle affirmait même que l’usage quotidien des masques était compliqué, parce qu’il faut les porter correctement. Même si certains arguments sont défendables, cette position a surtout donné le sentiment aux gens d’être pris pour des bobets, et de couvrir une défaillance politique: la Suisse ne disposait pas de masques en suffisance, la faute à un manque d’anticipation. Avec les fortes restrictions sanitaires qui s’appliquaient dans le monde entier, l’approvisionnement était difficile, en plus d’une demande qui avait soudainement explosé.

Quelques mois plus tard, la Confédération a généralisé le port du masque dans de nombreux secteurs: transports publics, lieux publics clos, etc. Ce revirement de stratégie a été perçu comme un aveu de faiblesse: oui, les autorités savaient que le masque était utile, mais ont préféré repousser son utilisation pour ne pas révéler son manque d’anticipation en la matière. Malheureusement, toute autre explication semble condamnée à susciter la perplexité.

L’autre cas emblématique de cette communication maladroite, c’est celui des écoles. La fermeture des établissements scolaires s’est accompagnée de déclarations ultérieures de l’Office fédéral de la santé publique sur la moindre contagiosité des enfants. Plus tard, le Monsieur Coronavirus Daniel Koch de l’OFSP, une fois sa retraite prise, reconnaîtra même que la fermeture des écoles avait d’abord vocation à faire comprendre à la population l’importance de garder ses distances et de respecter les mesures d’hygiène. Mais qu’elle ne s’imposait pas sur le plan épidémiologique. Cette déclaration a été vécue comme une forme de manipulation de la part des autorités pour beaucoup de citoyennes et citoyens, et lorsque d’autres pays, lors de la deuxième vague, ont choisi de fermer à nouveau les établissements scolaires, face à de nouvelles évidences scientifiques, la Suisse ne pouvait plus imposer une telle mesure – même si elle ne semblait de toute façon pas prête à le faire.

D’autres incohérences dans les mesures ont été difficiles à communiquer: l’arbitraire qui accompagne nécessairement de telles décisions n’a eu de cesse d’apparaître avec toujours plus d’acuité au fur et à mesure de la crise. Fermeture des librairies, mais autorisation pour les fleuristes de maintenir leur activité. Interdiction des réunions privées de plus de 5 personnes, mais autorisation de certaines manifestations publiques de 50 personnes pour préserver les droits politiques. Au-delà de ces cas, la population a eu parfois l’impression que les autorités s’amusaient à régenter chaque aspect de leur existence, parfois de façon improbable. La presse a largement relayé les incohérences de certaines décisions.

La cacophonie qui a caractérisé les relations entre les cantons et la Confédération tout au long de l’été puis de la deuxième vague n’a pas contribué à fédérer la population autour de mesures compréhensibles. Quand certains gouvernements cantonaux exigeaient du Conseil fédéral des décisions à l’échelle du pays, d’autres plaidaient pour leur propre paroisse en exigeant des mesures limitées aux cantons les plus touchés.

Les limites du fédéralisme en temps de crise

La Confédération avait décrété la «situation extraordinaire» à partir du 16 mars 2020, prenant la main sur l’essentiel des décisions sanitaires dans le cadre de la lutte contre la pandémie. Certains cantons ont mal vécu ce transfert de compétences, et ont fait ensuite pression sur le Conseil fédéral pour être consultés avant toute décision les concernant. Les autorités fédérales ont tenu compte de ces exigences, et la Loi covid adoptée par l’Assemblée fédérale a de toute façon ancrer dans la législation l’obligation de consulter les cantons. A la fin du printemps 2020, le Conseil fédéral est revenu à la «situation particulière», redonnant de facto plus de pouvoir aux autorités cantonales.

Laissés de côté durant toute la première phase de la crise, les cantons n’ont pas boudé leur plaisir lorsqu’ils ont pu retrouver un semblant d’autorité. A tel point qu’ils ont chacun joué leur partition, laissant le Conseil fédéral le rôle du méchant qui doit remettre à l’ordre des cantons qui appliquent des mesures plus ou moins strictes en fonction des régions. C’était le grand retour de la politique. Face à la volonté des cantons de garder la main le plus longtemps possible, le Conseil fédéral a mis plusieurs semaines au plus fort de la deuxième vague avant de décider d’un socle de mesures commun à tout le pays pour limiter la propagation du virus.

Le fédéralisme, qui favorise la décentralisation des décisions, n’a que rarement démenti sa sagesse par beau temps. Mais force est de constater que face à l’urgence, ce même fédéralisme qui fait la fierté de la Suisse a montré certaines limites. Les cantons avaient pourtant toute latitude pour se coordonner entre eux. Malheureusement, la politique n’est pas toujours très rationnelle, et entre les impératifs sanitaires et la nécessité de ne pas écraser la population de mesures liberticides, certains gouvernements ont fait le choix de temporiser. Durant cette période, la situation était à ce point ubuesque que d’un canton à l’autre, les mesures n’étaient pratiquement jamais les mêmes, poussant certains Confédérés à se rendre dans d’autres régions du pays pour bénéficier de libertés auxquelles ils n’avaient pas droit dans leur canton respectif.

L’après-crise nécessitera sans doute de tirer les conséquences des faiblesses du fédéralisme en situation d’urgence. Il ne s’agit pas de renforcer la concentration du pouvoir en Suisse, mais de définir qui fait quoi lorsqu’une situation exceptionnelle se présente, de façon à limiter ces guerres de chapelle qui ont vu des cantons alpins batailler férocement pour leurs stations de ski face à des cantons urbains qui craignaient de voir leur population se rendre dans les montagnes pour ensuite revenir et contaminer tout le monde.

Une population globalement… obéissante

Si le ras-le-bol a gagné une bonne partie de la population suisse, cette dernière a globalement fait la démonstration d’une grande capacité d’obéissance face aux restrictions des libertés. Certes, toutes les mesures n’ont pas été appliquées avec le même sérieux, mais les Suissesses et les Suisses n’ont pas témoigné d’un désir profond de s’opposer aux décisions. Règne-t-il un climat de confiance plus fort en Suisse qu’ailleurs? En limitant au maximum la répression, le Conseil fédéral a-t-il contribué à donner aux gens le désir de respecter davantage les mesures?

Reste que le constat est clair: la contestation politique en Suisse reste globalement canalisée par les institutions en place. Le débat public existe, les votations ont lieu. Les citoyennes et les citoyens peuvent interpeller leurs autorités et ont probablement le sentiment qu’à défaut d’être systématiquement entendus, ils sont au moins écoutés.

Le solutionnisme technologique pris en défaut

L’autre leçon de la pandémie, c’est qu’il n’y a pas de réponse technologique miracle qui puisse régenter l’existence humaine. L’application Swisscovid avait vocation à répondre au défi du traçage des contacts. Son bilan est plus que mitigé, et son efficacité fait l’objet d’une vive controverse. La tentation de recourir systématiquement à des solutions technologiques pour rationnaliser les comportements est forte, mais le cas Swisscovid a démontré que de la théorie à la pratique, il y a toujours une constante: l’humain. Sans une forte adhésion de la population et une utilisation de tous les instants, l’échec de Swisscovid était programmé. Certes, l’application a probablement permis de briser quelques chaînes de transmission. Et certains verront dans ce résultat la preuve de son utilité. Mais est-ce qu’une telle solution, compte tenu de son maigre bilan, est proportionnée? C’est sur ce point qu’il faut s’accorder. La technologie n’est pas la solution à tous les problèmes, mais tous les problèmes ont une solution technologique… au moins sur le papier.

En revanche, la pandémie a accéléré la numérisation de la société. Le recours au télétravail, l’utilisation massive des réseaux sociaux pour conserver un semblant de vie sociale durant les assignations à résidence pour motifs sanitaires, tout cela a contribué à précipiter l’inévitable. Mais cette accélération de la numérisation ne va pas sans poser de questions fondamentales. La Suisse, comme tant d’autres pays, tarde à se doter d’une stratégie et de cadres juridiques forts pour déterminer les objectifs du numérique. Les droits individuels sont menacés faute d’une réflexion profonde sur la dimension numérique de l’existence humaine. La dépendance des Etats et des individus aux grands groupes technologiques n’a fait qu’augmenter à la faveur de la crise. Cette dépendance est malsaine, et les Etats n’ont pas l’air d’en mesurer les conséquences à long terme. L’élite qui détient les leviers du pouvoir technologique s’est considérablement renforcée. La société ne pourra pas faire l’économie d’une profonde remise en question de son rapport aux technologies si elle veut bénéficier du numérique plutôt que le subir.

Le retour de l’obscurantisme

L’incertitude alimentée par la crise sanitaire a aussi mis en lumière le retour d’un certain obscurantisme. A la faveur d’experts autoproclamés – on pense notamment à Jean Dominique Michel en Suisse –, la parole scientifique a été profondément remise en cause. Les réseaux sociaux ont favorisé le développement de théories saugrenues, de rumeurs non fondées, et d’une véritable science parallèle avec ses gourous et ses adeptes.

Le bien fondé des mesures sanitaires relève du domaine du politique. Tout au long de la crise, le Conseil fédéral s’est appuyé sur la Task Force scientifique de la Confédération pour prendre ses décisions, mais il a toujours opéré un arbitrage entre les recommandations des experts et les impératifs de la société.

Ce qui est frappant, c’est à quel point le relativisme fait florès aujourd’hui. Toutes les paroles se valent, et n’importe qui peut tenir tête à des personnes aux compétences reconnues, simplement parce que leur argumentation repose sur des constructions logiques. Ainsi, des personnalités qui n’ont aucune compétence dans des domaines scientifiques ont pu remettre en question, avec parfois la tribune de médias pourtant réputés sérieux, les conclusions d’études qui ont respecté des protocoles stricts. La science n’est pas une religion, mais l’esprit critique ne doit pas être dévoyé au motif que tout peut être sujet à débat. Notre société a perdu de vue la différence entre l’opinion et les faits, et la pandémie n’a fait qu’augmenter la visibilité d’un phénomène qui agit pourtant depuis de nombreuses années. Si la science n’a jamais été aussi sollicitée par le politique, elle n’en est pas moins plus contestée que jamais au cours des dernières décennies. L’ombre projetée par cet obscurantisme est inquiétant.

La crise économique et sociale va durer

L’après-crise reste à écrire. La fermeture de nombreux secteurs économiques aura de lourdes répercussions à long terme. De nombreux emplois vont disparaître. Certaines professions pourraient être durablement chamboulées. Cette situation va générer de la casse sociale, et potentiellement un accroissement des inégalités. Les conséquences psychologiques sont difficiles à évaluer, mais les restrictions de liberté ont eu des effets dévastateurs sur le moral des gens. Il ne faut pas sous-estimer l’impact qu’ont eu ces changements soudains d’habitudes. La réduction drastique de la vie sociale, l’isolement, sont autant de facteurs qui ont bouleversé les comportements individuels. Cela laissera des traces.

Le grand enseignement de cette pandémie, c’est le caractère indispensable, vital, des relations sociales. Les êtres humains ont besoin de contact. D’avoir de la proximité avec leurs congénères. De l’intimité, aussi. Cette intimité, c’était par exemple la poignée de main. Une manière, en tout cas dans notre société, de se reconnaître. D’avoir un premier échange. Cette poignée de main reviendra-t-elle? Certains prophétisent que non. Gageons du contraire: c’est un réflexe, un besoin. Se toucher, c’est une façon de créer la relation, de casser une barrière. Ce qui restera en revanche peut-être, c’est le lavage des mains. Mais le besoin de socialisation, lui, va revenir en force. Le mal-être qu’a généré ces impératifs d’isolement est encore mal évalué. Il risque d’avoir des impacts à long terme sur la santé psychique de la population.

Le rôle du politique sera quant à lui d’apporter des réponses à ces différentes crises. Au niveau économique, il faudra mettre en œuvre des plans de relance ambitieux, et favoriser les reconversions professionnelles pour les secteurs qui ne se relèveront pas du marasme sanitaire. Est-ce que les assurances sociales dans leur forme actuelle permettront de faire face aux défis de l’après-pandémie? Faudra-t-il les faire évoluer? Autant de questions aussi passionnantes que lourdes de conséquence.

Le monde d’après

Dès le début du semi-confinement, les médias ont évoqué le «monde d’après» la pandémie. Certains l’imaginaient plus juste, plus responsable, plus écologique… Peut-être sera-t-il au contraire plus dur, plus inégalitaire et plus injuste? En fait, c’est difficile d’anticiper. La pandémie n’est pas encore terminée. L’émergence de mutations plus contagieuses et peut-être plus létales a douché les espoirs d’un retour à la normale début 2021. Les stratégies de vaccination sont en place, mais les doses sont administrées à un rythme relativement lent, la faute à des contingences logistiques et des problèmes d’approvisionnement. Un plan de sortie de crise n’est même pas encore réellement esquissé: quels sont les comportements qui devront perdurer même après la vaccination de la population? Après combien de temps pourra-t-on déclarer la fin de la pandémie?

Le monde d’après la pandémie de coronavirus sera avant tout ce que la société décidera d’en faire. Il n’y a pas de fatalité, mais des choix. C’est aux individus, à travers les organisations habituelles – partis, associations, etc. – d’imposer leurs exigences d’un monde meilleur. La crise sanitaire a agi comme un révélateur des vulnérabilités de nos sociétés. La forte densité de population constitue un véritable danger en termes de maîtrise des maladies émergentes. Le rapport de l’être humain au règne animal favorise l’émergence de virus qui se transmettent des bêtes à l’Homme.

Ce qui a été le plus marquant durant le semi-confinement du printemps 2020, c’est le nombre de personnes qui a bien vécu le ralentissement du rythme de la société. Cette réalité devrait nous alerter collectivement sur notre rapport au monde. L’exigence d’immédiateté de notre époque répond-elle vraiment aux besoins de l’humanité? Sommes-nous vraiment plus heureux aujourd’hui que hier? Notre besoin de tout optimiser, tout rationnaliser ne nous pousse-t-il pas vers le précipice, plutôt que de nous offrir un bonheur tant convoité? Est-ce que notre course à l’abondance comble-t-elle l’absence de sens de nos existences modernes?

Nous avons deux options pour le monde d’après. Reprendre nos vieilles habitudes, et foncer tête baissée plus vite encore qu’auparavant, parce que le manque nous aura rendu encore plus convaincus de la justesse de nos choix. Ou au contraire prendre le temps d’analyser ce qui s’est passé, de dresser un constat sans concession de nos propres vulnérabilités. Et de tenter de redéfinir nos objectifs en tant que société. A quoi bon conquérir Mars si nous ne sommes pas fichus d’être heureux sur Terre?

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