Pourquoi je suis un journaliste engagé

Le journalisme d'opinion n'est pas un gros mot.
Grégoire Barbey

Je suis né en 1990. Aujourd’hui, j’ai 27 ans. Je n’ai pratiquement jamais connu le monde sans internet. A mes yeux, et aux yeux de bien des jeunes de ma génération, la connaissance est un bien librement accessible non seulement grâce aux livres, mais aussi et surtout grâce à internet. Quand je parle de connaissance, j’entends par-là le savoir, l’information, l’art et la culture. Que vous soyez riche ou pauvre, que vous ayez bénéficié d’une éducation de premier ordre ou non, grâce à internet, vous pouvez acquérir des connaissances que d’autres ont mis à disposition. Pensez-y un instant: imaginez la taille qu’aurait une véritable bibliothèque où toutes les connaissances accessibles sur la toile seraient consignées dans des ouvrages. Difficile à imaginer, pas vrai?

J’ai grandi dans un monde où l’on m’a appris l’importance des connaissances. Où l’Histoire qui m’a été enseignée m’a permis de réaliser que la liberté de s’instruire et de s’informer sont parmi les plus importantes conquêtes des êtres humains dans leur longue lutte pour l’indépendance d’esprit, pour la liberté. Qu’une société où ces indispensables connaissances et informations ne sont pas accessibles est un bagne, et qu’aussi longtemps où des pays exercent contre celles et ceux qui partagent ce savoir, qui travaillent pour informer les individus, des pressions pour les faire taire, alors l’humanité ne pourra jamais vraiment prétendre à l’émancipation.
J’ai grandi dans un monde où la presse est plurielle. Où les sources d’informations, vérifiées et de qualité, ne manquent pas. J’ai appris, durant toutes ces années ici-bas, combien l’information et la connaissance sont des prérequis fondamentaux pour favoriser la liberté individuelle. Pour permettre à chacun d’exercer son esprit critique. De prendre des décisions réfléchies.
J’ai cru que le libre accès à l’information et à la connaissance était un acquis de nos sociétés modernes. Que d’autres, avant moi, avaient vaillamment mené la lutte pour que tout un chacun puisse bénéficier d’une instruction digne, d’un droit à s’informer auprès de médias libres, à accéder à la connaissance dans des bibliothèques où le savoir est roi. Et que ces droits ne seraient plus remis en question. Peut-être ai-je été naïf. Sans doute même.
J’ai le privilège d’avoir choisi une profession qui me passionne. Je suis conscient de la chance que j’ai. J’ai le sentiment que le journalisme apporte sa part à la société, et qu’il contribue à son amélioration, à sa nécessaire mutation. Je mesure aussi la responsabilité qui incombe à celles et ceux qui ont choisi d’informer. D’affronter la parole policée des pouvoirs, quel qu’en soit la forme. De la remettre dans le contexte. De chercher les contradictions, les omissions, voire les mensonges. De se lever chaque matin avec la tâche difficile de permettre à chacune et à chacun de bénéficier d’informations exigeantes, utiles, constructives.
Je l’avoue, je conçois le journalisme sous toutes ses formes (et elles sont multiples), non pas comme un simple métier, mais comme une vocation. Comme un pilier d’une société qui tend vers plus de liberté pour chacun de ses membres.
Et je constate avec effroi que ces prérequis, que je pensais naïvement être des acquis, ne cessent d’être remis en question. J’observe avec inquiétude nombre de journalistes perdre leur emploi. Des rédactions fusionner. Des titres disparaître. Je suis témoin de cette peur qui envahit toute une profession. Qui, demain, sera encore là pour l’exercer, pour donner à chacune et à chacun de quoi tendre vers plus de liberté?
Quand je vois que des éditeurs privés comme Tamedia centralisent leurs activités des zones géographiques précises, que des emplois passent à la trappe parce qu’il vaut mieux privilégier le rendement à la qualité de l’information, quand je découvre avec stupeur que l’Agence télégraphique suisse s’apprête à se séparer de 40 collaboratrices et collaborateurs sur 180, que les Suissesses et les Suisses sont tentés d’accepter une initiative qui pourrait causer un séisme dans le monde audiovisuel, je ne peux m’empêcher de réagir.
Ces derniers mois, on m’a souvent reproché mon engagement contre l’initiative No Billag. Certains ont même tenté de jouer la carte de la pression (si tu continues, tu ne retrouveras jamais d’emploi, etc.). D’autres m’ont dit que c’était incompatible avec mon statut de journaliste.
Face à tout ce qui précède, je tiens à le dire haut et fort: oui, cet engagement contre cette initiative, mais plus largement encore, cet engagement en faveur d’une information de qualité, d’une information qui ne soit pas sacrifiée sur l’autel d’intérêts financiers et particuliers, c’est la raison pour laquelle j’ai choisi ce métier. C’est ce qui me fait vibrer du matin au soir. Ce qui me permet de lire des dizaines d’articles de presse, de regarder autant de reportages, écouter autant d’émissions. De chercher à comprendre le monde qui m’entoure pour en rendre compte. Pour le critiquer, aussi, quand cela s’avère nécessaire.
Je n’ai aucun remord à m’opposer de façon frontale à No Billag, en cherchant toujours à expliquer pourquoi cette initiative me paraît disproportionnée. Je n’ai aucune espèce de pudeur à dénoncer les coupes régulières dans les effectifs des médias, qu’ils soient privés ou publics. Je n’ai pas choisi d’exercer cette profession pour la voir sombrer chaque jour un peu plus dans la précarité, dans l’incertitude. Et s’il faut s’engager dans la lutte pour que le journalisme puisse trouver son chemin dans les ténèbres ambiantes, alors je serai là, toujours prêt à en découdre. Car en définitive, je crois de tout mon cœur que l’information et le savoir sont consubstantiels à la liberté. Ne comptez pas sur moi pour rester les bras croisés!

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2 réponses sur “Pourquoi je suis un journaliste engagé”

  1. Merci pour ta prise de position et si je peux le dire je ne partage pas toutes tes prises de position. Maintenir une idée idéale du journalisme est un bien nécessaire, et pour tous ceux qui te pensent te donner de bons conseils. Il est quand même plus facile aujourdbhui de trouver des lecteurs ou des followers qubun bon employeur. Avoir un éditeur en situation de monopole peut être durable économiquement mais non souhaitable socialement si on veut garder une cohésion. Continue a sortir de bons sujets !

  2. Très logiquement, je voterai oui à l’initiative. Non pas parce que je suis contre la SSR (bien que je n’en consomme rien), mais simplement parce que je n’ai pas les moyens de la payer… Eh oui, on en parle jamais, mais la pauvreté progresse de manière fulgurante de par chez nous. Existe-t-il ailleurs dans les pays développé un endroit oC9 l’on perçit de manière aussi agressive et généralisée une taxe arrosoir?
    Bien sûr, ce n’est pas la seule. J’observe qu’entre Bienne et Boncourt, chaque village a son tunnel. Après, on peut traverser la France sans en rencontrer un seul. On pourrait faire une longue liste, mais peu importe: notre démocratie libérale de milice est atteinte d’un cancer: la collusion d’intérêts particuliers au détriment de l’intérêt général, l’élimination d’une laborieuse concurrence pour s’accrocher à des revenus confortables et sans risque, le triomphe des monopoles organisés souvent par l’Etat. Cela contribue grandement à faire de la Suisse un îlot de cherté. Ors, à terme, avec la libre circulation des personnes et des marchandises ajoutées à la fin du secret bancaire, la situation n’est pas tenable.

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