Mauro Poggia: «On aurait été bien inspiré d’attendre encore une dizaine de jours avant de rouvrir les restaurants»

Le ministre genevois de la Santé revient sur les décisions récentes de son canton. Il s'exprime également sur les mesures fédérales et livre aussi son sentiment personnel par rapport à la gestion quotidienne de la crise.
Grégoire Barbey

Mauro Poggia est sur tous les fronts depuis le début de la crise sanitaire. En charge du Département genevois de la sécurité, de l’emploi et de la santé, le conseiller d’Etat ne passe pas inaperçu dans la cité de Calvin. A deux semaines des fêtes de fin d’année, L’Affranchi l’a rencontré pour faire le point sur la situation actuelle et évoquer son expérience durant ces derniers mois. Interview.

Le Conseil fédéral a octroyé vendredi 11 décembre une exception pour les cantons dont le taux de reproduction du virus est inférieur à un sur sept jours, leur permettant de maintenir l’ouverture des établissements publics jusqu’à 23 heures. Cette décision vous a-t-elle satisfait?
Oui, même si cette décision implique un risque évidemment puisqu’il n’est pas impossible que cette barre soit franchie. Personne à Genève n’aurait compris après les efforts consentis ces dernières semaines que de nouvelles restrictions s’imposent uniformément à tout le pays parce que des cantons rechignent à prendre les décisions nécessaires là où nous avons fait ce qui devait être fait.

La Conférence des directeurs cantonaux de la santé a plaidé ce lundi 14 décembre pour des mesures plus strictes encore. Est-ce que les exceptions appliquées par les cantons romands vont pouvoir se maintenir d’ici Noël?
Je pense que oui. Les cantons romands ont demandé le maintien du palier lié, notamment, au taux de reproduction. Si nous sommes en-dessous du seuil de 1, la propagation du virus est plutôt décroissante, il est donc logique que de telles exceptions s’appliquent encore. Mais c’est vrai qu’il y a une forte pression alémanique pour que le Conseil fédéral prenne des décisions à l’échelle du pays pour éviter de devoir les prendre au niveau cantonal.

On semble s’orienter du côté du Conseil fédéral vers des mesures à clapet, comme vous les appelez. Vous aviez dit récemment qu’une telle stratégie n’était pas de votre goût. Que pensez-vous de telles mesures au niveau fédéral, qui permettraient de maintenir des situations différenciées en fonction des régions?
On va malheureusement arriver à un moment ou un autre à une situation différente en fonction des cantons avec un patchwork national qui n’est pas bon. Il faut toutefois reconnaître que les deux solutions possibles étaient mauvaises. La première solution aurait été de mettre tous les cantons sur un pied d’égalité au niveau des mesures, en prenant en considération la situation la plus mauvaise pour imposer des règles aux autres. Cela aurait eu le mérite de la simplicité et de l’uniformité. La deuxième, c’est celle qui a été retenue par le Conseil fédéral: mettre en œuvre des mesures adaptées aux situations épidémiologiques. Cela crée bien évidemment des incohérences en fonction des régions et des déplacements de population là où les règles sont moins lourdes. Mais des deux solutions, celle-ci est de mon point de vue la moins mauvaise.

Comment expliquer que le canton de Genève ait relâché les mesures aussi rapidement alors que la situation épidémiologique est bien supérieure aux objectifs fixés par le gouvernement lorsqu’il a imposé de nouvelles restrictions début novembre?
C’est un arbitrage entre différents intérêts divergents. Entre un intérêt sanitaire qui exigeait une prolongation des mesures et un intérêt et des pressions économiques d’acteurs extrêmement audibles. A cela s’ajoute une cohérence intercantonale qui aurait été mise à nouveau à mal si Genève avait décidé seul de ne pas suivre les autres cantons puisque la décision de rouvrir le 10 décembre avait été prise. Cela aurait poussé les Genevois à se déplacer dans le canton de Vaud et aurait suscité l’incompréhension des restaurateurs qui voient bien que notre situation épidémiologique est meilleure que celle de nos voisins vaudois. Nous ne sommes bons que si nous sommes ensemble. Et même si cela peut surprendre, si l’on n’a pas le choix, autant être moins bons ensemble.

On a quand même le sentiment que les autorités ne veulent absolument pas admettre leurs erreurs. Quand on voit à quel point la situation est fragile et que l’accalmie semble précaire, ne peut-on pas reconnaître que le Conseil d’Etat a voulu desserrer l’étau un peu trop vite par empathie avec les secteurs économiques dont les activités étaient interdites?
Du point de vue strictement sanitaire, certainement. On aurait été bien inspiré d’attendre encore une dizaine de jours. Il n’y a que les malhonnêtes qui vous diront le contraire. Mais dans le contexte d’une réouverture régionale des restaurants, si Genève avait fait cavalier seul en repoussant cette échéance, ça aurait été la révolution! Je ne dis pas que c’est la meilleure solution qui a été choisie, mais c’est la moins mauvaise.

N’est-ce pas justement plus périlleux de rouvrir très vite, quitte à devoir refermer aussitôt? Sur le plan économique, ce n’est pas bon. Et pour les nerfs des entrepreneurs, on doute que cette imprévisibilité soit vraiment de nature à leur faire du bien…
Une situation de «on/off» est évidemment très difficile à supporter tant au niveau économique que sur le plan psychologique. Mais nous avons été soumis à une pression extrêmement forte des restaurateurs qui nous ont dit clairement qu’ils voulaient travailler, plutôt que de toucher des aides publiques! Face à ce mouvement très fort des acteurs du secteur de la restauration, il faut admettre la situation n’était plus tenable.

Sauf qu’une éventuelle fermeture des restaurants dès 19 heures est vécue par beaucoup d’acteurs de la branche comme une situation impossible. Ils sont nombreux à dire que si on les prive du service du soir, ils n’ont pas intérêt à rouvrir.
C’est vrai que c’est assez hypocrite de dire à des restaurateurs: «ouvrez mais fermez à 19 heures». Si cela devait se produire, il faudrait bien entendu accompagner les conséquences économiques d’une fermeture le soir par des aides. On ne peut pas leur dire de bonne foi: «c’est votre choix si vous ne voulez pas ouvrir le soir jusqu’à 19 heures».

Peut-on imaginer de nouvelles fermetures de commerces à Genève si la situation devait empirer? Malgré tout le mal qui a été dit sur la décision de Genève de fermer seul les commerces?
Oui. Les courbes de contamination et d’hospitalisations parlent d’elles-mêmes. Nous sommes partis d’une situation plus inquiétante que le canton de Vaud et notre courbe, dès lors que les commerces ont été fermés, est descendue plus rapidement et plus bas. Je dois toutefois reconnaître que nous avions fait le pari que notre décision serait suivie par les autres cantons romands, eu égard à leur propre situation sanitaire. Cela n’a pas été le cas. Aujourd’hui, une telle mesure ne serait plus défendable politiquement que si elle était prise au niveau intercantonal. Nous ne voulons pas revivre cette situation où des Genevoises et des Genevois se rendent dans le canton de Vaud pour faire leurs achats. Ce n’est pas juste pour nos commerces.

«Pour la fermeture des commerces, nous avions fait le pari que notre décision serait suivie par les autres cantons romands. Cela n’a pas été le cas.»

 

La société semble plus divisée que jamais. Chacun défend son propre intérêt, sans vraiment se préoccuper des autres. Le péril que représente le virus paraît surtout théorique, et beaucoup sont ceux qui n’y croient pas. Comment analysez-vous cette polarisation de la société? Cela vous inquiète?
Notre société est ce que nous en avons fait depuis des décennies. Celle de la consommation et de l’individualisme. Ce qui ne signifie pas que la solidarité y est totalement absente, bien sûr. Mais nous sommes plutôt orientés vers le court-terme. Et c’est regrettable. Peut-on toutefois faire le reproche à quelqu’un qui est en bonne santé et qui perd son emploi de ne voir que les conséquences économiques du virus? C’est humain et je le comprends parfaitement. Une fois la crise passée, nous devrons faire une analyse poussée au niveau sociétal pour essayer de ne pas réitérer cela à l’avenir.

Est-ce que les plans de protection sont vraiment utiles? La science évoque de plus en plus la responsabilité des aérosols dans les contaminations dans des lieux fermés et mal ventilés. Est-ce qu’une distance de 1,5 mètre est vraiment de nature à protéger efficacement? Chaque secteur économique semble convaincu que sa stratégie est parfaite et propre à éviter toute propagation du virus.
Les plans de protection servent. Ils ne sont pas totalement efficace, je vous l’accorde. Sinon nous n’aurions pas eu de deuxième vague aussi forte alors même que tout le monde portait le masque et que des mesures étaient déjà en vigueur. La médecine semble cependant particulièrement prudente sur la question des aérosols et cela nous arrangerait qu’elle le soit moins pour que nous puissions fonder nos décisions sur de tels paramètres également.

En 2022, les freins au déficit et à l’endettement devraient obliger l’Etat à réduire drastiquement son train de vie. Est-ce qu’il pense qu’il faut se lancer dans un programme d’économie ou est-ce qu’il faut faire sauter ces freins pour repousser le problème à plus tard?
Dans une situation exceptionnelle, il faut répondre aux besoins de manière exceptionnelle. De tels freins à l’endettement ne devraient pas être applicables lorsqu’il faut des réponses aussi fortes. Mais cette crise doit aussi nous rappeler combien il est important, par beau temps, de mettre de l’argent de côté. Nos parlements ont plutôt l’habitude de dépenser chaque centime dès lors que l’Etat enregistre un exercice bénéficiaire.

Comment analysez-vous la gestion de crise du Conseil fédéral?
La formule magique de notre gouvernement fédéral a aussi ses limites. Elle impose certes des compromis, mais elle crée aussi des situations compliquées lorsqu’il faut répondre rapidement à une situation inédite. Quand on a un collège composé de nombreuses sensibilités différentes, dégager une majorité devient beaucoup plus difficile. Et en tant que ministre de la Santé, si vous n’arrivez pas à faire adopter les mesures qui vous semblent adaptées à la situation, alors vous devrez en supporter les conséquences. A cela s’ajoute la collégialité, qui impose aux membres du gouvernement de respecter et de défendre la position majoritaire. C’est pour cela qu’on n’entendra jamais Alain Berset, pour autant que ce soit le cas, dire qu’il est constamment minorisé. C’est la faiblesse de notre système politique en temps de crise, et elle se multiplie par 26 cantons.

Sur un plan plus personnel, comment vivez-vous depuis près d’une année cette situation de crise?
J’ai le covid dans la tête 24 heures sur 24. Même pendant l’été, alors qu’on nous a reproché d’avoir baissé la garde, je n’ai pas le souvenir d’un jour où il n’y a pas eu une décision à prendre en lien avec la situation sanitaire. Cela fait depuis la fin du mois de février où il n’y a pas un jour, week-end compris, où je ne suis pas en train de m’interroger sur la pertinence de telle ou telle mesure, sur celle qu’il faudra prendre demain ou l’analyse de celles qui ont été prises précédemment. Avec la crainte de créer de la souffrance là où elle n’est pas nécessaire. C’est épuisant psychologiquement. Non seulement, ces décisions sont difficiles à prendre parce qu’elles ne sont jamais sans incidence sur la vie des gens, mais en plus elles sont systématiquement contestées. Aucune n’a jamais suscité d’adhésion globale sur le moment. Et le plus paradoxal, c’est que plus une mesure est nuancée, plus elle suscite l’incompréhension et la controverse.

Est-ce qu’il y a encore de la place pour les affaires courantes?
Nous travaillons davantage à cause de cette situation, mais les affaires courantes suivent malgré tout. C’est clair que cela a un impact car elles ne sont plus prioritaires. Ce que nous faisons normalement en six mois, nous le faisons en une année en ce moment.

En tant que ministre de la Santé, vous cristallisez toutes les frustrations. Vous essuyez souvent des attaques. Je pense notamment au conseiller national UDC Yves Nidegger, dont le profil Facebook est rempli de controverses à votre égard, où il se joue d’ailleurs de votre nom et vous appelle Mao Po Gia. Il y a aussi eu la polémique avec le journaliste Pascal Décaillet, qui qualifie vos méthodes de dictatoriales. Est-ce que cela vous touche personnellement?
Je ne serais pas sincère si je n’admettais pas que cela me touche personnellement. Cela ne me fait pas souffrir, mais cela me touche car je trouve ça terriblement facile et indigne. C’est douloureux pour moi quand on utilise la souffrance de certains milieux économiques pour créer de l’agressivité contre l’action gouvernementale. Décrire les membres du gouvernement comme des gens malhonnêtes qui retireraient quelque jouissance de la souffrance d’autrui, c’est douloureux à entendre. Je n’attends aucune gratitude de quiconque mais si on pouvait éviter de nous salir gratuitement ce serait déjà bien. De tels messages sont d’autant plus préoccupants qu’ils pourraient conduire des gens désespérés à se faire du mal ou à en faire à autrui. Quand on dit à quelqu’un que sa situation n’a aucun sens et qu’elle découle d’une volonté de faire mal, on ne sait pas ce qui peut se produire. La critique est saine mais cette malveillance est malsaine.

Est-ce que c’est difficile d’avoir le mauvais rôle? Beaucoup de gens semblent vous voir en père Fouettard, et sont convaincus que vous prenez plaisir à restreindre les libertés.
Je crois qu’il faut une cible. Nous sommes dans une société matérialiste. Les gens ne donnent pas une responsabilité au virus mais à celles et ceux qui prennent les décisions qui font souffrir à un moment donné. J’accepte ce rôle. J’espère que les gens finiront par voir les effets de notre travail et qu’ils comprendront qu’il fallait agir de la sorte.

En pleine crise sanitaire, le Conseil d’Etat genevois a consacré et consacre encore beaucoup de temps à la situation particulière de Pierre Maudet, dont le mini-département dont il avait la responsabilité lui a été retiré. Au point de réaliser des conférences de presse qui lui sont entièrement dédiées. Était-ce urgent à ce point?
Je crois que tout le monde se serait volontiers passé de cette énième vague dans le cadre du problème des ressources humaines de la Direction générale du développement économique, de la recherche et de l’innovation. Nous aurions été très heureux de ne pas devoir nous préoccuper de ça. Mais il faut dire que lorsque les collaborateurs d’un département, à la quasi-unanimité, sont à un point de souffrance tel qu’il nous a été communiqué, ne pas prendre de décision aurait été irresponsable. Comment Pierre Maudet pouvait-il continuer à diriger des gens qui disent avoir peur de lui? Nous nous sommes posé cette question. On m’a souvent reproché depuis le début de cette affaire d’avoir été trop nuancé. Mais l’objectivité me conduit à dire que la situation est allée trop loin, et plutôt que de menacer les collaborateurs de plainte pénale et d’être dans le déni, Pierre Maudet devrait se demander comment il en est arrivé là.

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