Files d’attente à Genève: halte à l’hypocrisie!

Plus de la moitié des personnes qui attendent des heures durant pour une aide alimentaire d'une vingtaine de francs n'a pas d'existence légale en Suisse. Est-ce suffisant pour s'en laver les mains? Non.
Grégoire Barbey
Les milliers de personnes qui font la queue à Genève pour obtenir un sac de provisions alimentaires d’une valeur d’environ 20 francs – à ce stade, ce n’est plus du social mais de l’aide humanitaire – ont surpris et indigné beaucoup de gens en Suisse. Et puis les Hôpitaux universitaires de Genève ont réalisé une enquête sur le profil de ces démunis dont ils ont publié les résultats: 52% sont des sans-papiers, 28,3% des résidents étrangers avec permis de séjour, 3,6% des Suisses, 4,5% des demandeurs d’asile. Suivent d’autres statuts ou des non-réponses.
 
Et voici que cette réalité change la tonalité des réactions: la faible proportion de Suisses dans ces files d’attente semble soudain relativiser la gravité de la situation. Puisque la moitié de ces nécessiteux n’ont pas de raisons légales d’être sur le territoire genevois, pourquoi faudrait-il les plaindre?
 
Les autorités ont demandé l’aide de la Confédération pour faire face à cet afflux jamais vu de personnes dans le besoin. La réponse du conseiller national libéral-radical vaudois Olivier Feller au 19h30 de la RTS du jeudi 14 mai indique clairement la couleur: ce sont des clandestins, et s’ils sont là, c’est uniquement parce que les cantons n’ont pas appliqué la loi. Sinon, ils auraient été renvoyé dans leur pays. Dont acte. C’est donc de la responsabilité des cantons et non de la Confédération.
 
Cette vision légaliste, à la limite du manque d’humanité, a de quoi faire pâlir. Si tout cela n’est qu’une vague question de répartition des compétences, plutôt qu’un problème de société, alors tout va bien, serait-on tenté de croire. Sauf que la réalité est bien plus crue.
 
D’une part, ces «clandestins» arrangent beaucoup de monde, tant qu’ils restent invisibles. Parce qu’ils sont souvent employés dans des conditions déplorables, avec des salaires minables, pour faire des tâches ingrates. Le travail au noir est un fléau, et bien que Genève ait fait office de pionnier en Suisse avec son «Opération Papyrus» visant à légaliser la situation de sans-papiers présents depuis de nombreuses années sur le territoire sous strictes conditions, il n’en demeure pas moins que ces personnes sont encore perçues comme de vulgaires parasites profitant d’un système laxiste.
 
Malgré les reportages réalisés par la presse, qui montre à quel point la situation précaire de ces personnes n’a rien d’enviable, le consensus veut qu’on s’en tienne à la seule considération légaliste: ils n’ont pas de papiers, ils n’ont rien à faire ici.
 
Alors quand soudain, la crise sanitaire frappe et que leurs employeurs, tout aussi illégaux, cessent de les payer – s’ils étaient déclarés, ils devraient être payés quand même, rappelons-le –, les voici qui font la queue par centaines, par milliers, pour obtenir un soutien humanitaire. Pour survivre, dans une ville aussi riche que cette fameuse Genève internationale dont le personnel politique aime tant se vanter.
 
Ces cohortes de nécessiteux, personne ne veut l’admettre, mais elles sont le revers de la médaille de notre société basée en grande partie sur l’exploitation d’une main d’œuvre désœuvrée. Et lorsqu’elles sortent de l’ombre, chacun se défausse de ses responsabilités, préférant nier le problème plutôt que de s’y confronter. Cette lâcheté n’est pas pardonnable, parce que la réalité de ces situations est connue depuis longtemps et que de nombreuses études viennent régulièrement confirmer à quel point on ne peut pas diviser ces individus dans ces catégories manichéennes.
 
Qui, parmi tous ces donneurs de leçon qui font la démonstration d’un manque cruel d’empathie, serait prêt à attendre des heures durant dans la rue pour obtenir des provisions d’une vingtaine de francs? Des profiteurs? Puisque dans notre société moderne, le temps c’est de l’argent, on ne peut pas vraiment dire que cette attente soit très rentable. C’est tellement facile de juger le calvaire des autres bien assis dans son petit confort, mais ces gens vivent non seulement dans la précarité, avec en plus la peur d’être renvoyé d’où ils viennent, quand bien même les personnes qui les ont employé au noir en ont largement profité et n’auront probablement aucun problème avec la justice.
 
La crise sanitaire qui a poussé à un arrêt brutal et quasi total de l’économie révèle bien des zones d’ombre dans notre société. C’est peut-être l’occasion d’y réfléchir avec sérieux et courage. Parce que cela fait des années que des personnalités engagées dans le social et l’humanitaire alertent les autorités et l’opinion publique. Parce que la précarité existe, qu’elle n’est pas qu’une question d’existence légale – on estime à près de 700’000 le nombre de personnes en Suisse qui vivent avec moins que le minimum vital – et qu’on ne peut pas fermer les yeux simplement parce que la réalité nous renvoie une image de nous-même qui ne nous fait pas plaisir.
 
Oui, renvoyer ces gens qui font la queue pour survivre à leur situation clandestine est hypocrite et malhonnête. Parce que, d’une manière ou d’une autre, il y a une responsabilité commune et qu’il s’agit de l’assumer. Genève en a non seulement les moyens, mais elle en a le devoir également. Comme le reste de la Suisse d’ailleurs. Ce pays si fier de ses racines chrétiennes en oublie parfois qu’il ne suffit pas de défendre la culture judéo-chrétienne pour s’en montrer digne, il faut aussi en appliquer les préceptes. Dont acte.

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