Grève romande chez Tamedia: bravo!

Le rapport de force est malheureusement tout ce qu'il reste aux employés du groupe pour espérer peser sur ses décisions stratégiques. Leur mouvement doit être soutenu de manière inconditionnelle.

A l’heure où de nombreux collaborateurs de plusieurs rédactions romandes du groupe Tamedia sont en grève, je me remémore ces nombreux moments où j’ai moi-même été confronté à la brutalité des rapports de force avec mon ancien employeur.

Par faute de liquidités, cette entreprise avait parfois jusqu’à plusieurs mois de retard dans le versement des salaires. Une situation qui bien sûr créait d’importantes tensions à l’interne. J’ai connu les réunions de l’association des collaborateurs. Les longues discussions quant à l’attitude à adopter face au comportement inacceptable de cet employeur. Les doutes de ces collègues qui avaient – et c’est bien normal – très peur de perdre leur emploi et ne plus être en mesure de subvenir aux besoins de leur famille.

Comment lutter face à des abus manifestes quand on se rend chaque jour au travail avec la peur au ventre? Quand l’employeur laisse entendre, au détour d’une conversation anodine, qu’il ne saurait tolérer aucun refus de travailler? Il faut bien entendu beaucoup de courage pour prendre la décision de lutter par tous les moyens, au risque de perdre son emploi. Une bonne dose de désillusion également quant à l’avenir de la collaboration.

De ma faible expérience, j’ai compris que la loi était davantage du côté des employeurs. Que la paix du travail, si souvent glorifiée en Suisse, avait aussi pour conséquence de réfréner les ardeurs de salariés qui auraient pourtant toute la légitimité pour se dresser contre l’attitude de leur direction et des actionnaires.

En Suisse, un entrepreneur a toute latitude pour saborder une entreprise, en créer une nouvelle, y transférer les actifs de la précédente et laisser la coquille pleine de créances aller à vau l’eau. Il obtiendra même des sursis concordataires, durant lesquels les collaborateurs qui n’ont pas été payés n’auront aucun moyen d’obtenir réparation via une action prud’hommale puisque cette dernière sera gelée en attendant l’issue du sursis octroyé par la justice. Cette manière de faire, qui paraîtrait à tout salarié concerné comme éminemment choquante et injuste, ne semble surprendre personne. Comme si les Suisses étaient résignés à l’idée que, en définitive, les salariés sont toujours les dindons de la farce.

Alors quand j’ai lu le communiqué de Tamedia dans lequel le groupe de presse menace ouvertement les grévistes de mesures de rétorsion (résiliation de la convention collective de travail, licenciement avec effet immédiat, action en dommages et intérêts…), mon sang n’a fait qu’un tour. Comment, dans un pays développé comme le nôtre, une entreprise peut faire la démonstration publique d’une arrogance et d’un abus d’autorité aussi manifeste? Il suffit à un employeur de balayer d’un revers de main toute proposition d’amélioration faite par ses collaboratrices et collaborateurs pour ensuite réprimer tout mouvement de contestation.

Je m’imagine à quel point la décision d’entrer en grève (votée à 88%) n’a pas dû être évidente pour les collaboratrices et collaborateurs de ces titres de presse. La peur des conséquences. La crainte de se retrouver au chômage, pour avoir simplement manifesté sa désapprobation. Quelle triste perspective. Et pourtant, cette contestation courageuse d’une partie des rédactions romandes de Tamedia doit être saluée et soutenue sans réserve.

Quand bien même le système suisse fait tout pour que le rapport de force soit presque systématiquement en faveur de l’employeur, seuls des mouvements puissants, unis auront des chances de faire plier le groupe de presse. Puisqu’il a toujours regardé avec mépris les propositions de ses collaboratrices et collaborateurs pour réduire les plans d’économies successifs, la lutte est inévitable.

De cette expérience personnelle, j’en ai tiré une conviction profonde. Rien ne saurait être donné à celui qui attend sagement. Seul le rapport de force est à même d’infléchir les décisions stratégiques d’une entreprise. L’absence de réaction ne fait que renforcer la puissance de celui qui dirige.

Puisse le courageux mouvement de grève des rédactions romandes de Tamedia aboutir à des résultats positifs. Je leur adresse ici mon soutien inconditionnel, et espère que toute mesure de rétorsion prise à leur encontre par l’entreprise fera l’objet d’une réaction ferme des autorités. C’est en partie l’avenir de la presse qui se joue dans cette grève, du moins les perspectives des journaux appartenant à de grands groupes.

A toutes celles et ceux qui font partie de ce mouvement de grève, bravo et merci. Votre courage et votre détermination nous obligent.

Grégoire Barbey
Rédacteur en chef de L’Affranchi.

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